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Tjukurpa (¡ y olé !)

par Antoine Martin

J’ai sous les yeux le Diccionario Gitano-Español y Español-Gitano, de Tineo Rebolledo, que le Servicio de publicaciones de la Universidad de Cádiz fit paraître en 1988, mais qui est en réalité une édition facsimilée de celle de 1909, celle-ci imprimée sur les presses de la Casa Editorial Maucci, calle Mayorca, 166, Barcelona. Et je dois ajouter, pour être tout à fait complet dans les références, que ce bouquin me fut offert, il y a maintenant un petit bail, par mon camarade Choc Corridor, un bon ami et caraque honoris causa.

En feuilletant ces pages, il me vient à l’idée que la langue des Gitans d’Espagne, dans laquelle le mot taureau, par exemple, se dit jurú, peut ressembler d’assez près, question consonances, au parler des Aborigènes d’Australie. Il y a même de troublantes concordances de lexique : pour désigner celui qui n’est pas de leur ethnie, le Gitans disent payo et les Aborigènes pyranipa.

Il me semble d’ailleurs qu’il existe plus d’un caractère commun entre les deux peuples : l’énigme de leurs origines, une façon très à soi d’envisager l’élégance vestimentaire, une sensibilité particulière dans l’interprétation des arts d’agrément (le flamenco, la corrida, le rempaillage des chaises, le jeu du didjeridoo, le lancer du boomerang sur kangourou et la peinture sur sable, parmi les plus couramment pratiqués), le péché mignon des boissons fermentées et une attention plutôt médiocre portée à l’hygiène des pieds. Mais, à la réflexion, on pourrait sans doute tracer les mêmes parallèles avec les geishas japonaises, les charros du Mexique ou les farandoleurs provençaux, avec toutes sortes de gens, en somme. Non, s’il existe un point d’intersection déterminant entre les Aborigènes et les Gitans, il faut certainement le chercher dans le tjukurpa, puisque c’est ainsi qu’on appelle le « temps du rêve » en dialecte anangu. En langue calé, on dirait peut-être un truc du genre chiró sobindoy, si j’en crois mon dictionnaire, mais je ne garantis rien. Cependant, et à cause de ça, j’en ai la conviction : les Aborigènes sont les Gitans des antipodes. Et vice-versa.

Gallito Zuloaga

J’ai maintenant sous les yeux une reproduction du tableau d’Ignacio Zuloaga intitulé Gallito y su familia, dit aussi La familia del torero gitano (l’original appartient aux collections de l’Hispanic Society de New York, on le signale en passant). Je ne sais sincèrement pas si on peut qualifier cette œuvre de fameuse, elle est sûrement très connue de ceux qui la connaissent, mais fameux, ce qui s’appelle fameux, plusieurs des protagonistes représentés sur la toile, eux, le sont incontestablement.

La première, assise au plein centre du groupe, est doña Gabriela Ortega Feria, que tout aficionado digne de ce nom ne doit pas mentionner autrement que comme la señá Gabriela. Elle appuie un éventail ouvert sur sa poitrine et porte le deuil formel de son époux Fernando Gómez García, le fondateur de la dynastie des Gallos. Elle apparait ici comme une femme déjà âgée, ce qu’elle ne devait pas être alors tout à fait, on essaiera plus loin de voir pourquoi.

À sa droite, également assis et en habit de lumières bleu, bleus aussi de barbe le menton et les joues, on reconnait Rafael Gómez Ortega el Gallo, autrement surnommé le Divin Chauve mais ça ne se voit pas, parce qu’il a la montera sur la tête. Il porte sur ses genoux un gamin, en costume andalou et partiellement couvert d’un capote de paseo rouge, qui n’est personne moins que José Gómez Ortega Gallito, dit aussi Joselito el Gallo, on finit par se faire une marmelade de mille diables, avec tous ces apodos et ces diminutifs. Comme le tableau est daté de 1903, que José Gallito est né en 1895 et que Fernando el Gallo mourut en 1897, le gamin peut avoir dans les huit ans, grand maximum, quoiqu’il paraisse passablement moins. Tout ça pour dire qu’avec ces histoires d’horloge biologique et le toutim, la señá Gabriela ne peut être aussi vieille que ce qu’il semble sur l’image (et voilà pourquoi votre fille est muette).

Je n’ai pas réussi à identifier les trois autres personnages, le picador et les deux flamencas, debout au second plan. Pour les filles, il est fort peu probable que l’une d’entre elles soit la danseuse Pastora Imperio, que Rafael n’épousa, et très brièvement, qu’en 1911. Il est possible, en revanche, qu’il s’agisse de deux des trois sœurs Gómez Ortega, Gabriela, Trini et Lola. Quant à Fernando Gómez Ortega Gallito Chico (quel merdier !), le troisième des frères Gallo, il n’a jamais été picador, il était encore novillero, à l’époque où cette peinture finissait de sécher. Donc, on ne sait pas, moi, en tout cas, je ne sais pas au juste qui sont ces figurants.

Mais quelle importance, au fond ? Ce que l’on comprend, à voir ces demi-sourires, ces regards hors d’axe, ces postures comme empruntées à l’imagier onirique, c’est que la veuve (piulí), les deux femmes (rumí), les deux hommes (manú) et l’enfant (chavó, bénis soient les dictionnaires bilingues) errent quelque part dans les territoires de tjukurpa, le temps du rêve, de chiró sobindoy, peut-être.

Ce que j’aurais à ajouter maintenant appartient aux cosmogonies millénaires et à l’histoire de la tauromachie, notions d’égale valeur dans la noosphère, et ne serait que vain ressassement. Mais s’il est vrai que chaque événement laisse une trace dans la Terre, un molinete gallista ou un kikiriki, une paire de banderilles al sesgo de Joselito ou une sepentina de Rafaé, les triomphes et les espantás ne pèsent pas moins sur la marche du monde que la reptation du serpent arc-en-ciel au milieu des panoramas du bush, puisque tout ça fut tramé, conçu dans le plan à deux dimensions du temps du rêve, avant de prendre relief et matérialité sur le sable des arènes ou la roche d’Uluru. Aucun Aborigène, j’en suis sûr, ne dirait le contraire. Et pas un Gitan, je crois bien, non plus.

El Gallo

« Il y a un sentiment artistique gitan.

Comme artiste, je ne conçois pas la forme de faire les choses devant un taureau sans ce sentiment. […] Mon toreo est gitan. Il y a une forme gitane de sentir l’art, tout art. Ce qui ne veut pas dire que tous les toreros artistes doivent être gitans. De fait, ce n’est pas le cas et ce ne l’a jamais été. Mais il est vrai que le torero gitan a une conception du toreo, une manière de faire et un compas (rythme) différent. Le compas est nécessaire pour faire ou essayer de bien faire les choses. […] Dans chaque passe de cape, il faut abandonner son âme, déposer sa sensibilité. Et se laisser le temps de rêver en faisant passer le taureau. »

Extrait de « Annotations de Torero et d’Aficionado » de Rafael de Paula 

QUITES entre sol y sombra n°5 – Diputación Provincial de Valencia

Automne 88

« Plaza Santa Ana, Madrid, octobre 2001. 21 h. Nous sommes assis sur un petit banc en face de l’hôtel Victoria. L’air est chaud et agréablement épicé par les odeurs de fritures de la nuit naissante. On dirait que l’été s’attarde encore sur la Castille. Nous sommes allés boire quelques verres au Viva Madrid, à la Cerveceria Alemana, au Museo del Jamón et, pour finir, à las cuevas de Sésamo. J’aime beaucoup cette cave dont les voûtes couvertes de citations et de poèmes forment un livre ouvert que l’on feuillette au prix de douloureuses contorsions cervicales. A l’époque tardive du franquisme, les étudiants avaient l’habitude de s’y retrouver pour glisser dans les doublures usées du vêtement tyrannique des manifestes littéraires. C’est aussi dans ce bistrot que nous avions fêté jusque tard dans la nuit la faena historique de Rafael de Paula, lors de la feria d’automne en 88. Le torero gitan avait soulevé Las Ventas. Je me souviens. La nuit tombait. Le ciel au-dessus des arènes était encore d’un bleu-tendre à l’Ouest. Les habits des toreros scintillaient sous les projecteurs allumés. Le sable avait une couleur dorée. Et le public était debout, incapable de s’asseoir entre deux séries de passes, comme s’il avait le pressentiment de commémorer un événement qui ne reviendrait jamais. Malgré deux avis et une mise à mort lamentable (je crois qu’il y eut huit pinchazos et autant de descabellos mais personne ne regardait la mort du toro… Ce n’était plus le sujet) ce fut un immense triomphe. Rafael fit son tour de piste au rythme des bulerías que palmaient ses amis et la foule transfigurée des gradins, qui avait accueilli De Paula par une odieuse et longue bronca, l’ovationnait maintenant comme le héros d’une parade romaine. »

« Lettres du Nord » par Claude Corman – Editions du Passant

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