Toreo gitan, clés pour une énigme (3ème et dernière partie)

Juil 8, 2016 | Les dossiers

Fables gitanes

Alcibiade

Extrait de « Le corps des larmes : la psychanalyse et la douleur d’exister. »
Olivier Grignon, Calman Levy – 2002

« Voilà ce que m’a confié un torero qui [s’est] beaucoup attaché à tenter de m’expliquer ce qu’on appelle le toreo gitan. Pas besoin d’être un gitan pour pratiquer le toreo gitan : c’est un style de toreo très particulier et très renommé. Or ce toreo de légende, qui a laissé dans l’histoire de la tauromachie des noms parmi les plus fameux, est renommé alors que bien souvent la prestation vire au fiasco en raison, semble-t-il principalement, de leur terreur.

Dessin Eddie

Il s’agit donc de toreros réputés non pas pour leur peur, mais avec leur peur ; parce que si le plus souvent c’est une sérieuse bronca qu’ils déclenchent, quand la peur lâche ce « torero » gitan quelque chose d’extraordinaire, une beauté magique, se produit entre l’homme et le taureau ; quelque chose qui ne se produirait jamais avec les autres toreros.

Il m’en parlait semble-t-il, en connaissance de cause puisque lui-même se considérait et était considéré comme un torero « gitan ». Il m’a longuement parlé de sa peur abominable, une peur qui le cloue sur place ou qui l’amène bien souvent à s’enfuir devant la bête, aux yeux de tous. C’est quelqu’un qui connaît très bien, et qui assume son rôle ordinaire dans le monde tauromachique : celui que l’on vient huer.

Qu’est-ce qui mérite qu’on consacre sa vie à quelque chose qui terrorise tant, qui fait de soi un sujet de dérision ? Pourquoi un public avisé ménage une place à un tel ratage ? Il est exceptionnel qu’une foule croie en une sorte de dignité supérieure de ce qui pour l’instant déclenche les quolibets. Il y a bien un souffle sacré qui passe par là.

A quoi tient cette énigmatique noblesse de la peur exhibée, qui a sa place dans la mythologie de la tauromachie ?

Pour le comprendre, il faut réévoquer Genet. Son exigence de la paillette d’or : « elle doit côtoyer la sciure », dit-il dans Le Funambule. C’est la première phrase du texte. »

Lacan affectionnait répéter « l’amour naît sur une illusion fondamentale, c’est donner ce que l’on n’a pas ».

Carmen
Carmen

La fantasmagorie taurine 2

par Abraham G. Nemer

Le spectre de Carmen plane sur l’esprit tauromachique. Se pourrait-il que Carmen, la femme corrida, figure andalouse par excellence, brune, mince et flamboyante, incarne l’absolu fantasme de tous les apprentis toreros de France et de Navarre ? Il est très clairement inutile de reprendre ici un à un les motifs tauromachiques qui traversent la figure de Carmen la gitana. Cela a déjà été fait ailleurs. Je veux revenir par contre sur une ambiguïté qui subsiste au cœur de la figure. Car des Carmen, il en existe au moins deux. Et il se pourrait qu’en creux des figures de la gitane, deux types de liberté soient à l’épreuve. De quoi Carmen est-elle le nom ? Quelle fantasmagorie se met en branle dès que retentit le motif de l’opéra de Bizet dans l’arène et qu’hommes et femmes frémissent ensemble ?

La Carmen de Prosper Mérimée n’est pas tout à fait celle de Meilhac et Halévy qui ont rédigé le livret de l’opéra de Bizet. Une même Carmen pour quatre hommes. Il fallait bien ça. L’usage de la musique de Bizet pourrait nous faire croire que c’est la seconde qui est à l’honneur dans la fantasmagorie taurine. Quelque chose me fait penser que c’est pourtant aux deux que l’esprit taurin rend inlassablement hommage les jours de course.

La Carmen de Mérimée est libre ; et nous l’aimons libérée des contraintes, y compris bien sûr de la contrainte des hommes. N’être ni tourmentée ni commandée. Ne reconnaître en aucun homme et aucune institution un Dieu caché qui dirait le sens des choses, ce qu’il y a à faire, ce qu’il faut dire et ce qu’il y a à vivre. La Carmen de Mérimée, c’est aussi celle qui est libérée des valeurs qui obligent. On aurait tort de négliger cet aspect de choses. Carmen la gitana n’est pas sans valeurs mais elle entretient avec les valeurs le rapport qu’elle estime nécessaire pour cultiver la fleur de sa liberté. La liberté, la couleur, le ton, les yeux mutins, tout cela vient avant les valeurs chez Carmen et c’est cela le signe de son émancipation. Il n’y a pas d’émancipation sans émancipation des valeurs. La fantasmagorie taurine… ou la répétition des valeurs émancipées.

La Carmen de Bizet, elle, veut être affranchie de tout et vivre sa liberté sur le mode de la séduction et de l’amour sexuel. Plus taurine que celle de Mérimée, la Carmen de Bizet se donne à qui elle veut. Suprême liberté de se donner qui est aussi condition sine qua non. Or qui dit condition dit dépendance et donc restriction de liberté.

Libertine corps et âme, Carmen doit se donner. C’est un impératif et pour cela, elle manipule. Carmen : « eh bien moi, je sais bien/qu’en dépit de tes chefs eux-mêmes/tu feras tout ce que je veux/et cela parce que tu m’aimes ». Elle se transforme en torero. Mais, la séduction devient quasiment une obligation pour elle. Si Carmen ne séduisait pas, ou ne séduisait plus, elle pourrait en mourir. Alors elle cherche Escamillo, celui qui possède le pouvoir dans l’arène, c’est-à-dire le pouvoir absolu dans l’enceinte du monde. Drôle de capricieuse, celle qui se donne au plus fort. Il eût fallu qu’Escamillo la rejette pour être réellement le plus noble. Il ne sera qu’un homme.

Nos deux Carmen voient les choses différemment. La première refuse la contrainte des hommes cependant que l’autre se trouve belle à sexualiser la liberté. La première dit ce qu’elle refuse (l’opposition créatrice de subjectivité), la seconde dit sa jouissance, sa manière d’être pour elle-même. Laquelle des deux est la plus généreuse ?

Carmen est l’autre nom du désir et du fantasme. Belle et génialement garce, cultivant l’esprit de bohème, elle échappe à la domination masculine. Carmen est aussi le nom de la féminité et de la félinité. Elle incarne tout aussi bien le fantasme de celles qui n’ont pas renoncé à la magie de l’amour : « et moi, suis-je une Carmen ? ».

Qu’on se rassure (!) les deux Carmen courent à leur perte. Elles doivent mourir de vivre si pleinement leur liberté. Drame nécessaire de la sociologie figurative, il n’y a d’éternité que dans la mort. La libertine va mourir de ne l’avoir compris que trop tard.

Dans la figure de Carmen, il se pourrait bien que la gitane survive à la libertine.

Carmen