[/et_pb_text][/et_pb_column][/et_pb_row]

En 1979, c’est grâce à un film qui témoigne d’une journée faste de Curro Caro à Burgos de Osma (Province de Soria) que deux organisateurs décident de s’occuper de ses intérêts. De l’utilité du cinéma pour perpétuer ces gestes fugitifs dont l’exaltation ne laisserait pas de traces et s’éteindrait avec le soir qui tombe sur un coin perdu de la planète des taureaux. La pellicule conserve l’exploit de l’apprenti en état de grâce quand personne ne s’en soucierait au-delà de l’instant.

Vingt-cinq novilladas en 1980. En mai, la corne lui a traversé la joue à Barcelone alors qu’il mettait à mort son adversaire. Ces blessures à la face, sont, de l’aveu général, celles qui ébranlent le plus les artistes de l’arène, de Pepe Luis Vazquez à Curro Romero. Elles se rappellent à vous quand vous observez votre visage dans le miroir, elles vous frappent de nouveau à chaque regard. L’alternative, reçue le 26 septembre 1981 à Nîmes, le limitera à quelques corridas annuelles. C’est dans cette ville qu’il remporte ses meilleurs succès.

Capable de conduire les taureaux là où ils aiment aller avant de mourir, dans la gloria, trop d’entre eux lui paraissent pétris des pires intentions, marqués du mauvais signe, porteurs de noirs présages. Lors de sa confirmation d’alternative à Madrid, le 22 juillet 1984, le fauve de la cérémonie lui a déchiré la cuisse sur trente centimètres. Le chant profond de l’artiste, son poème de gitan inspiré, ne réussissent pas à s’imposer. Si l’on tient compte des espoirs qui l’accompagnaient, sa vraie carrière n’a jamais tout à fait commencé.

Antonio Díaz Cañabate, ce Léon-Paul Fargue madrilène, avait dénoncé un peu à la légère la monotonie des deux passes sempiternelles et, peut-être avec plus de justesse, le manque d’âme de leur exécution trop méthodique. Entre les mains de Julito Aparicio, la faena vivait dans sa diversité, animée du même souffle.

Fils de Julio Aparicio et d’une célèbre danseuse gitane, Malena Loreto, dont les bras étaient cous de cygne et le trépignement des pas une science – et par elle quarteron de gitan – les fées paraissaient s’être données rendez-vous autour de son berceau. Neuves et dégagées des influences, les passes trop employées parlent au fauve un langage de cajolerie. Et l’on pense à Nikos Kazantzaki exaltant les musiciens-architectes musulmans de l‘Alhambra : « Leur but téméraire : vaincre la matière, lui ôter son lourd contenu pour ne lui laisser qu’un contour spirituel. »

Finis les accords séraphiques ! Les taureaux se sont mis à regarder Julito Aparicio avec une certaine insistance déplaisante, comme s’ils cherchaient à le deviner. Depuis peu, il éprouve une croissante difficulté à évacuer l’angoisse et à exclure la hantise de la mort de son ballet-pantomime où tout n’était que calme et volupté. Des pannes de courant répétées le laissent dans le noir.

Pentecôte nîmoise 2010, Julito a tout oublié du chahut déclenché à son premier taureau. Il est ailleurs, dans une extase. Le Nuñez del Cuvillo Ropalimpia a choisi de mourir, habité par une grâce.

« Tant de vie », l’être de lumière que José Bergamin appelait au secours de sa vision béate paraît accéder à un monde supraterrestre. « Tant de mort », le lendemain à Madrid, Julito Aparicio recevra un grave coup de corne qui pénètre par le cou et sort par la bouche. Après le surgissement de l’ineffable, le corps sacrifié. Alors qu’il était encore dans l’attente du miracle, celui qui avait pour mission de faire l’ange se retrouve aux prises avec l’abjecte réalité qui supplicie. Revenu à lui après plusieurs heures de délicate intervention, Julito muni d’un papier et d’un crayon se souciera d’apprendre comment s’était comporté son adversaire.

Le couteau de la corne qui jaillit entre les dents du torero le convertit en avaleur de mort au lieu de le plonger dans la grande quiétude, la félicité des félicités, imprimant aux évolutions de l’homme et de la bête son style surréel, une sécurité suprême au-dessus de leur périssable précarité.

Javier Conde, bien que non gitan, remporte l’été 2001 au Puerto de Santa Maria, un succès retentissant. Ce qui le touche des compliments que lui adressent les toreros présents et qui s’émerveillent, c’est une indiscutable appartenance de style : « Fou, gitan, ce que tu as fait aujourd’hui », le félicite Enrique Ponce.

On a depuis l’origine fustigé le fatalisme des gitans qui les poussent à attendre leur taureau pour le défier avec une théâtralité de cuadrao flamenco, jugée souvent excessive. Javier Conde exagère-t-il la gestuelle possédée, la torsion de flamme d’une danse du feu ?

Ce matin de Nîmes, 31 mai 1998, le duende, l’étrange étranger réveillé en sursaut, métamorphose le torero en une sorte de mage. D’abord, l’accueil du fauve d’Alcurrucén, Escandalito, par trois véroniques et la demie de scandale, s’exécute dans un corps en état de certitude et de bonheur. Pas un gramme de graisse dans le goût enlevé du trait. Le contraire du seul clinquant, ces trincheras ou firmas, kikirikis ou molinetes belmontistes, où s’opère la réconciliation du luxe, d’une nonchalance et de la beauté à son faîte. Nul tape-à-l’œil, mais le passage d’une révélation, une arrogance ravageuse en atours baroques et siguiriyas sanglotées.

Malgré l’emploi des cosmétiques, la chevelure calamistrée des années vingt retombe sur l’absence fascinée du regard. L’ubris impudique dépatine les poncifs, décape les lieux communs et rend ses couleurs perdues au répertoire. Pour peu de temps et à des intervalles espacés.

Lorsque Morante de la Puebla sortit en triomphe par la Porte du Prince durant la feria d’avril 1999, était-il l’élu qu’attendait Séville, capable de compliquer la royauté de Curro Romero à son couchant ? Par trop respectueux des bienséances, il ne brusqua pas son élévation au trône ni ne dérangea l’ordre des générations pour s’emparer de la couronne. Le Pharaon se retira sans que ce nouveau compétiteur lui dispute son règne de trente ans sur la Maestranza.

Ce n’est pas un triomphe, mais un violent accrochage de Morante de la Puebla qui décida de la retraite de Curro Romero. En octobre 2000, à La Algaba proche de Séville, le jeune torero reçut une sévère correction sous les yeux de son aîné septuagénaire, qui en tira la leçon.

Morante de la Puebla, en secret, livrait un autre combat. L’hiver 2002, vers Noël, il se crut possédé. Son corps n’était plus sien. La rumeur courut qu’il s’était pendu. Et voilà qu’il cessait de s’appartenir ! Il lui fallut longtemps pour se persuader que maîtriser le taureau et apprivoiser la maladie se conciliaient. « Il y a des malheurs qu’on ne peut communiquer à personne et je contais ma peine au taureau. Je me voyais pleurer sur son épaule. »

Entre deux cures à Miami, combattre six taureaux se présentait comme la meilleure des thérapies.

Javier Condé © Bruno Lasnier
Morante de la Puebla © Bruno Lasnier

Nous assistâmes dans les arènes d’Arles à une de ses absences énigmatiques. Appuyé à la barrière, il regardait le taureau comme s’il ne comprenait plus pourquoi il se trouvait là. Il ne s’agissait pas du simple refus d’affronter un adversaire dont on redoute le pire. Cela durait et il paraissait de plus en plus étranger à ce qui l’entourait.

Tenu dans l’ignorance de sa maladie, d’abord interloqué, le public commençait à hurler tandis que Morante de la Puebla se transformait en statue de sel, sinon de larmes. De cette impuissance momentanée, je ne déchiffrerai l’énigme que des mois plus tard. Qui aurait deviné son séjour en clinique à Miami pour traiter un dédoublement de la personnalité ? Ce jour-là, Morante de la Puebla resté à la remorque, son corps réduit à une apparence, s’était rendu seul aux arènes.

Il me semble avec le recul que je passe sans préparatif, sans me douter du malaise dont il était la proie, au souvenir du cœur battant de cinq passes de la droite, dont je revis encore aujourd’hui les quelques secondes d’alanguissement infini, de desmayo, lorsque toute bestialité s’apaise en une harmonieuse fusion. Parvenait-il ainsi à négocier avec ce qu’il désignait lui-même comme une authentique folie ?

[/et_pb_section]