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Rafael de Paula © Bruno Lasnier

Rafael de Paula, Julio Aparicio, Curro Diaz et Javier Condé © Bruno Lasnier

Depuis son alternative de Valence, le 18 mars 1959, une des principales énigmes que propose Curro Romero réside dans la durée de sa carrière. Antonio Fuentes se maintint jadis vingt-huit ans en activité, dont on estime que treize furent de trop. 1908 est considéré comme le début d’un déclin qui se prolongea jusqu’en 1921. Les spectateurs se fâchaient contre son apathie croissante, mais ils payaient toujours pour le voir, dans l’attente du miracle.

Irrégulier, Curro Romero le fut dès le début, mais ni plus ni moins que son modèle dans la profondeur et la beauté d’exécution des passes, Antonio Ordóñez. Il se révéla d’emblée irrésistible, ce qui suppose une continuité appréciable dans le succès. Peu de séries noires ; s’il subit des débâcles, qu’il ne songe pas à limiter, s’il révèle une disposition à tout abandonner quand l’écrase le sort contraire, ses grandes journées ne sont pas trop espacées. Jusqu’en 1962 où il va de blessure en blessure : 17 juin à Algeciras ; 15 juillet à La Línea de la Concepción ; 22 octobre à Zafra, lorsqu’il reçoit un coup de corne dans chaque cuisse.

Désormais, il attendra son taureau pour se confier et il lui arrivera d’hésiter à le reconnaître et de perdre une occasion de plus. Tandis que les années de lutte transforment Antonio Ordóñez, le modèle, en un torero complet et scientifique qui met à profit les leçons de son beau-frère Luis Miguel Dominguín, Curro Romero se voue à une image tout idéale de soi dans l’arène, enorgueillie de narcissisme esthétique, attachée à la perfection du dessin et du rythme.

Soumettre toutes les sortes de fauves par une série de manœuvres appropriées obligeait à user de stratagèmes. On apprenait à se tirer d’embarras et on acquérait beaucoup de ficelles. D’une vaste gamme de manœuvres destinées à vaincre un adversaire coriace on glissait aux ruses et aux expédients. Et le recours ne tardait pas à dégénérer en truc qui évitait des revers et des déboires, mais ne manquait pas de nuire à l’authenticité. Telle se veut la profession de foi de Curro Romero, combien paradoxale !

Lâché par les organisateurs, il fit mine de se retirer au mois de juillet 1969. C’était compter sans son public qui le ramena aux arènes l’année suivante et qui, malgré les plus cruelles déconvenues, conservait l’espoir de revivre l’accord parfait.

À cheval sur plusieurs époques, l’art de Curro Romero ne paraîtra jamais démodé. Inaltérable, il ne souffrira aucune éclipse même dans les années soixante sous le règne quasi absolu d’El Cordobés. Faut-il énumérer les ingrédients dont se compose le charme de cette Maestranza, où il se produit ? La compréhension du public qui, indulgent à force d’expérience, paraît suspendre la tragédie de l’homme affronté à la mort. L’accord immédiat avec l’œuvre naissante par un cri d’approbation à sa mesure, quand les olés’enflent en rumeur viscérale. La saisie au vol du détail de beauté. Le goût de la surprise que comble seul le génie de la trouvaille et de l’inédit. La passion du remate, de la chute d’une séquence plus que de son élan premier. Toreo onirique, mais devant des rêveurs aux yeux clairvoyants !

Comment peut-on obtenir pareille réconciliation entre l’homme et la bête en pleine brutalité de l’affrontement ? Donner ce sentiment d’une idylle au cœur même d’un conflit ouvert ? Curro Romero a pu dominer le temps du taureau et le tempérer, l’obliger à embrasser sa cadence, la musique du temple redevenue son lot. Exaltation à conduire la masse sombre et chaude au ralenti et à la laisser immobile contre son flanc. Dans la demi-véronique, le frontal semble se poser une seconde sur sa hanche, celle par où, naguère, la corne ressortait après avoir traversé l’aine. Muleta en main, il défie l’adversaire, buste très droit, ses passes s’enchaînent, limpides, se prolongent, rythment le plaisir déchirant qu’il prodigue à la foule.

Tout se retrouve dans sa création : la souffrance de l’artiste qui déchaîne la tempête pour peu que le fauve ne corresponde pas à son style. L’extase lorsqu’il redevient le torero qui fait pleurer, selon l’expression de Luis Bollaín et aucun public ne saurait rester de sens lucide. Curro Romero l’enivre, l’émerveille et l’abandonne brisé comme après un acte d’amour.

Et cependant, depuis le coup de foudre de mai 1957, jour de sa présentation de novillero, à côté de minutes d’une puissance d’émotion, d’une intensité spirituelle incomparables, combien d’effondrements ? Ne pas oublier, toutefois, que Curro Romero, autant que de Séville est torero de Madrid, dont il est sorti sept fois par la grande porte et où son image de marque n’a subi aucune défaveur durable en trois décennies. L’arène la plus intransigeante et hostile du monde, Las Ventas, lui reste soumise.

Curro Romero et Antoñete

Curro Romero et Antoñete

Bien que non gitan, Curro Romero devrait l’être, comme autrefois le Castillan Victoriano de la Serna qui en possédait toutes les caractéristiques. La filiation semble indiscutable, le comportement proche parent. Le duende sera présent ou non. L’esprit incontrôlable. Un bon génie. Curro Romero sans lui ne pourra qu’écoper. Etrange et fantasque protecteur qu’on ne saurait soumettre – et à quoi servent alors érudition et discipline ? Il modifie à l’improviste la stature, le front, le visage du torero et lui prête la légèreté de cœur nécessaire.

Curro Romero a déplié sa cape réduite, offert très peu d’étoffe, conduit tout contre lui, reins creusés, mains basses et, selon ses amis gitans, déterré le tronc noir de Pharaon.

Il sera frappé d’interdit en France et cela durera une bonne dizaine d’années sans repentir. Il en ira de même avec Rafaël de Paula dont le bizarre génie vous faisait vivre des après-midi assez compliquées, tout de caprices et de divination. Considérée longtemps impropre à l’exportation, il fallut l’audace de Simon Casas pour produire en dehors des temples tauromachiques, de Séville à Madrid, la corrida d’art à Nîmes.