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D’une expression gitane du toreo

par Jean-Marie Magnan

 

L’art magique ne s’achète pas. Lui seul ne se peut acquérir. Joselito en était assez dépourvu mais, lidiador excellent, il arriva un moment où, à force de s’imposer au taureau sans un faux-pas, il atteignit à la qualité esthétique comme preuve de sa suprématie.

Le toreo gitan s’incarne dans les années vingt du vingtième siècle en ce Janus au double profil figuré par les Gallo. Joselito ne cesse de développer la plus lucide pratique tauromachique dont la logique ne s’impose guère dans l’univers de caprice au sens goyesque de son frère Rafaël. À l’un la vigueur de la réflexion, à l’autre l’imagination débridée. L’entendement judicieux ici, et là l’invention spontanée.

Joselito n’aura pas de successeur parmi les siens alors que Rafaël léguera le désordre de son style de vie comme un patrimoine héréditaire aux toreros de sa race. Le fatalisme poussera la plupart à attendre le fauve qui se présente en ami, en collaborateur de leur œuvre.

Il arrive malgré la légende que des gitans garantis, tel Manuel Amador ou Vicente Fernández El Caracol, demeurent d’honnêtes exécutants, dépourvus de magie. Reste que chaque fois qu’un torero semble habité par un esprit fantasque qui le fait passer sans transition de la cime à l’abîme, la question se pose de savoir s’il appartient à la race gitane.

Dans les années trente, Ernest Hemingway s’était entiché d’un torero de Málaga, haut, mince, au visage insouciant, Andres Merida. Jusqu’à ce qu’il apprît qu’il ne s’agissait pas d’un véritable gitan. Il prétendit alors avec superbe qu’il le trouvait meilleur comme imitation.

Paula

On chicane : l’esthète qui ne se soucie pas assez de la raison pour laquelle il donne telle passe, de l’endroit et du moment où il l’exécute et de sa nécessité par rapport à l’ensemble du combat, fait des bulles de savon irisées, mais évanescentes. La beauté ne peut se séparer du métier, elle doit le servir. Dans le cas contraire, l’on en vient à confondre la qualité authentique et la simple apparence.

On admoneste : au nom de cette prétendue classe on pardonne tout à ceux qui en sont les détenteurs : le manque de point d’honneur, l’incompétence professionnelle, des séries d’échecs presque illimitées, les fuites les plus ridicules, les incitations au scandale.

En théorie, cela paraît clair. Dans la pratique… Guillermo Sureda Molina est l’auteur d’un ouvrage sur le toreo gitan où il ne cesse de justifier ce qu’il dénonce quand il s’en prend à cette tromperie de la fausse classe : la folie pure de la carrière d’ El Gallo avec tant de taureaux rentrés vivants et ses courses éperdues vers la barrière de protection où il se précipitait cul par-dessus tête.

Pour Cagancho, il est bien obligé d’aller plus loin, et d’admettre qu’il existe une esthétique gitane peu soucieuse de la technique. Le gitan aux yeux verts, s’exprime en marge de cet univers conséquent où le toreo est d’abord discipline. En face d’un fauve qui ne l’autorise pas à rester ferme sur ses pieds pour sculpter ses passes, dont il ne s’est pas convaincu qu’il suivra l’étoffe comme si son mufle y demeurait englué, il se montre sans ressources et subit une déroute. L’accord avec la bête se noue par le hasard d’un sort bienveillant et relève des conjonctions d’astres. Aucune claire analyse ne permet de le vaincre.

On ne compte pas les fois où Cagancho est mené en prison après avoir violé toutes les règles de conduite de sa profession et déclenché une émeute. Une bête avec du nerf le précipite dans des courses à l’abîme. Il lie peu son toreo, n’enchaîne guère ses passes, à peine se sert-il de sa main gauche pour dessiner des naturelles qu’il juge trop exposées. A partir du 31 mai 1931, il sera hanté par l’image traumatisante du calvaire de Curro Puya, Gitanillo de Triana, son cousin, plus confiant, mais avec encore moins de recours quand le fauve s’écarte de la perfection mécanique. Un gitan sombre, au teint de tabac clair sous le noir d’ébène luisant de sa chevelure, aux longues jambes et aux hanches étroites. La mort dans l’arène reste un accident. Le cri de souffrance de la faena l’est aussi de délivrance. Génial à ses heures, Cagancho se prouve que le fauve n’offre plus de danger et reconquiert contre le drame de Curro Puya une provisoire invulnérabilité.

Mais El Gallo et Cagancho appartiennent à l’Histoire : on voudrait oublier leurs défauts et ne se souvenir que de leurs moments heureux. Avec leurs épigones, il est parfois bien difficile de se prononcer. Rafaël Albaïcín n’a cure que de plastique. Très peu de fauves acceptent de rentrer dans son jeu quand il se mire dans le miroir de Narcisse et exprime le chant du cygne de son art décadent qui convertit le toreo en un pur ballet. Cela se complique davantage avec les contemporains. Rafaël de Paula ne sait recevoir, dans ses meilleurs jours, que le fauve de charge vive, soutenue, presque accordée.

L’on reste suspendu entre la tourmente et l’exaltation de l’instant.

Un passage sombre et qui ne mène jamais à rien sauf à la sueur de l’angoisse. Et à présent, au-delà de tout ce que l’on peut supporter, l’artiste gitan reçoit en transe l’inspiration de la peine, il arrache au taureau un terrible et long crescendo de passes, il tire de cette vie ardente qu’il épouse la plainte la plus secrète et l’enlève vers le ciel de l’arène de l’élan de son buste aux reins creusés. L’enroulement du fauve autour de son corps a l’insoutenable intensité du chant profond, de son cri, de son sanglot. Douleur savoureuse du flamenco qui en arrive à se griser de l’excès de son mal. Et cette âpre soif de chanter sa revanche. Celle d’une race longtemps errante et marginalisée, enfermée dans son particularisme.

© Bruno Lasnier

Fils d’un cocher de fiacre de Jerez, Rafael de Paula a d’abord dessiné quatre ou cinq passes à une vache dans la proche campagne sous les yeux approbateurs de Juan Belmonte. Son futur beau-père, Carnicerito de Málaga, l’a remarqué. Ce qui ne s’apprend pas. Le style, la grâce. Le geste cent fois reproduit redevenu enchanté. Et cela, malgré le bleu de mécanicien, maculé de graisse.

Carnicerito de Málaga, ancien matador qui avait eu son heure de vogue, était devenu un aide apprécié, engagé par les toreros en vedette. Il accompagnait Manolete le jour fatal de Linares. Rafael de Paula a appris à toréer avec la muleta qu’utilisait le cordouan quand le taureau Islero l’a frappé à mort.

En 1959, il s’impose dans le Sud de l’Espagne comme novillero et triomphe à Séville. Lors de sa répétition dans la capitale andalouse, il se sent comme visité, soulevé de terre par un extraordinaire bonheur corporel et spirituel. Soudain, vers la fin de son travail, sa jambe droite ne répond plus, son genou se bloque, le même qui ne cessera de le gêner et pour lequel il se retrouvera si souvent sur un lit d’hôpital. Il ne lui sera pas donné de tuer son adversaire, il devra passer à l’infirmerie à cause d’une infirmité congénitale que les fauves n’arrangeront pas.

Promu matador en 1960, Rafael de Paula sera considéré comme un parfait échantillon d’artiste doué, intuitif, que son apprentissage trop rapide a conduit au désastre. Par chance, sa ville de Jerez ne l’abandonnera pas, mais il demeurera des saisons entières sans toréer ailleurs. S’il veut libérer le chant profond qui l’habite, Rafaël de Paula doit quasiment se mettre à la merci de l’adversaire.

Á Jerez de la Frontera ou au Puerto de Santa María, lorsque le toril va s’ouvrir et le fauve déferler dans l’arène, Rafael de Paula se retrouve entouré des siens, encouragé par les pères, oncles et fils et cousins des cousins et par toute la tribu. Le claquement des mains soutient la mesure : c’est l’attente alerte, joyeuse, des palmas de bulerías.

Á Séville, Curro Romero aborde une grève paisible de l’arène où il triomphe de l’hostilité de son adversaire. Au premier rang se lève un vieil homme d’une élégance seigneuriale. Manolo Caracol se met à implorer le torero, il lui adresse le long sanglot du cante et des attitudes de suppliant.

Mais les interventions chirurgicales se sont à ce point multipliées sur les genoux de Rafaël qu’il lui faut, lorsque le cri vibre à sa cime, s’en rapporter au taureau de grande noblesse et de beaucoup de droiture dans l’attaque pour ne pas être cueilli !

Trente-cinq ans ont passé. Rien n’est changé de la bouleversante cadence du compás de son toreo dont la rareté, au double sens du mot, n’a pas empêché qu’on le nomme docteur honoris causa de l’Université de Salamanque.