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Paula

Le duende : en avoir ou pas

par Jean Louis Lopez

 

« Le duende ne se répète jamais, pas plus que ne se répètent les formes de la mer sous la bourrasque. C’est dans la course de taureaux qu’il prend son aspect le plus impressionnant, car il doit alors lutter, d’un côté, contre la mort qui peut le détruire et, de l’autre, contre la géométrie, contre la mesure, base fondamentale de cette fête. Le taureau a son orbite, le torero la sienne. Entre les deux orbites, le point de péril extrême de ce terrible jeu. La muse peut guider la muleta, l’ange les banderilles. Avec eux, on peut passer pour un bon torero ; mais, dans le travail de la cape, face au taureau encore intact, et au moment de tuer, il faut le secours du duende pour mettre le doigt sur la vérité artistique. »

Federico Garcia Lorca. Théorie et jeu du duende.

Le premier problème est posé : qu’est-ce que le duende ? Dans les vieux Dictionnaires de l’Académie, un duende est un démon domestique. Dans les éditions plus récentes du même Dictionnaire, il est devenu un charme mystérieux et ineffable, comme dans le Cante andalou. Une disposition spéciale qui intègre la transe, le génie ou l’inspiration. En matière de corrida, le duende est l’apanage d’un certain style de toreo, une forme particulièrement sensible, comme venue de la profondeur de l’âme et du corps. En d’autres termes, on commence à parler de toreo gitan. Et il vient à l’esprit le nom de Javier Conde… qui n’est pas gitan, et celui de Rafael de Paula, ou encore de Rafael El Gallo. Disons le tout de suite, les toreros gitans ne sont pas des tremendistes. Leur façon de concevoir le toreo est beaucoup plus épurée, beaucoup plus venue de l’intérieur. Rafael de Paula est l’image même de ce toreo. Si on veut bien oublier les jours sans, les jours d’espantadas, De Paula a illustré la tauromachie de la plus profonde des manières. A la cape comme à la muleta, tout était chez lui véritablement magique, comme si le temps s’était arrêté, le temps d’un chant inspiré, le temps d’une danse, d’un corps à corps impudique où la mort n’avait plus de rôle à jouer. Et c’est là la plus grande des vérités révélée par Rafael de Paula : l’âme gitane se moque éperdument de la mort, même si elle est présente à chacun des gestes du torero.

Quand le corps se manifeste

Mais pour Rafael de Paula, l’âme gitane ne suffit pas. Il y a aussi le corps, plus précisément les genoux. Envahi par l’arthrose, les genoux atteints par une faiblesse grave, le torero n’a pu mener la carrière qu’on attendait de lui. Pire encore, et sans qu’on puisse établir un lien de cause à effet, un sale caractère est rapidement intervenu dans son existence. Tout commença en janvier 1961, à Medellín, en Colombie. Après avoir tiré au sort un toro de Garcigrande, son compagnon de cartel et impresario, Antonio Ordóñez manifeste le désir de changer le sorteo pour pouvoir toréer l’animal destiné au torero gitan. Ce sera la rupture immédiate. Et la vie de Paula sera parsemée de litiges et incidents de ce genre.

Le 19 mars 1985, il sera même arrêté et jeté en prison à la fin d’une corrida au Puerto Santa María, accusé d’avoir commandité une tentative de meurtre sur la personne de l’amant de sa femme. En février 2007, alors qu’il est déjà retiré des arènes, l’Université taurine de Jerez organise un colloque en hommage au torero. Lequel abandonne la salle comble en prétextant un mal de tête. Mieux encore, à Ronda, le Parador de la ville lui donne la Llave de Oro, en 2012. Le torero quitte bruyamment la salle, après avoir insulté le directeur du dit hôtel, la mairesse de Ronda et même le peintre qui avait réalisé l’affiche de la cérémonie.

En 2008, Rafael de Paula avait été victime d’un infarctus, mais on ignore qu’il avait eu une influence sur le mauvais caractère du génial torero gitan…