Toreo gitan, clés pour une énigme (2ème partie)

Juin 22, 2016 | Les dossiers

Anecdotario gitano

 

José Mateo Balcázar Navarro, alias « Tragabuches »

 

« Por los alcores del Viso/ siete bandoleros bajan./ Tragabuches, Juan Repiso/ Satanás y Mala Facha/ José Cándido, el Cencerro/ y el capitán Luis de Vargas. »

Fernando Villalón

 

José Mateo Balcázar Navarro fut un bon banderillero et un honnête chanteur flamenco plus connu sous le nom de José Ulloa Navarro, nom que son père avait choisi après que le roi Carlos III eut autorisé les Gitans à changer de patronyme s’ils le souhaitaient. José avait alors trois ans, mais c’est surtout avec le surnom de “Tragabuches”, beaucoup plus tard, qu’il défraya la chronique. Le sobriquet lui venait aussi de son père, dont on disait qu’il avait mangé un ânon entier (appelé buches du côté d’Arcos de la Frontera) cuisiné en daube. Ce n’est pas dans la Province de Cadix mais à Ronda que, parrainé par Bartolomé Romero, il fit ses armes dans la première école taurine de la Real Maestranza de Caballería dirigée par Pedro Romero lui même, inventeur de la tauromachie à pied.

Tragabuches

A vingt ans, “Tragabuches” débuta dans la cuadrilla de Gaspar Romero. Il prit l’alternative en 1802 à Salamanque. On le décrivait coquet, bon buveur et amateur de cigares des colonies. Il vivait en concubinage avec María “la Nena” la plus belle hamadryade de Ronda, qui était de plus flamenca et cantaora.

Les duros ne manquaient pas à José parce que ceux qu’il ne gagnait pas dans l’arène, il les obtenait dans la contrebande de tissus de Gibraltar. Il ramenait les marchandises à sa compagne María qui en assurait la vente.

En 1814, un ancien compagnon de cuadrilla, Pachón, lui proposa de toréer en mano a mano à Malaga lors d’une des trois corridas pour la visite du roi Fernando VII de retour d’exil. En chemin, José chuta de cheval et se cassa le bras. Reparti chez lui, il découvrit “la Nena” dans les bras du sacristain Pepe « el Listillo ». “Tragabuches” rêgla les choses à sa manière et promptement, trancha le cou du tourtereau et balança la belle par le balcon.

Un bout de pain dur et une gourde de vin de Jerez pour le voyage, deux fusils de chasse et une chemise propre et le voilà enfui dans les montagnes de Ronda pour rejoindre une troupe de bandoleros, « los siete niños de Ecija ».

Ils n’étaient pas sept mais une cinquantaine et seuls quatre étaient d’Ecija. Ce n’étaient pas des enfants non plus. Ils avaient débuté comme guérilleros contre les troupes françaises et, à cette époque, ils verrouillaient la route entre Cordoue et Séville.

“Tragabuches” chantait dans les grottes où la bande se repliait un couplet qui disait : « Una mujer/fue la causa de mi perdición primera/no hay mal de los hombres/que de mujeres no venga. »

Les tirailleurs du roi en finirent avec la bande en 1818.

“Tragabuches” ne fut pas pris et disparut mystérieusement. Les bruits coururent qu’il s’était enfui au Portugal et peut être même aux Indes.

Rafael Gil

Rafael Gil -Rafaelillo-

Torero mexicain d’origine gitane né à Tijuana en 1954, de père et de grand-père toreros. Dès l’âge de 11 ans, il s’échappe de chez lui et va vivre d’expédients, dormant dans la rue, avec un seul objectif : devenir torero. De Tijuana, il va jusqu’à Mexico, puis parcourt les zones ganaderas accroché aux pare-chocs des camions. Des nombreuses cicatrices récoltées en 40 ans de carrière, les plus douloureuses lui restent celles « des fouets des caporales », ces gardiens des élevages dans lesquels il se glissait clandestinement pour toréer.

En 1969, las de ne pas toréer, il se jette comme espontaneo dans la Monumental de Monterrey au cours de faena de Joselito Huerta, matador mexicain. Enrique Martín

Arranz, plus tard apoderado de Joselito (l’espagnol), intervient pour le sortir de prison. S’étant dès lors fait remarquer, il étalera son immense courage en novilladas, particulièrement à Mexico où il torée le 1er novembre 1970 avec les fils de Gaona et de Luis Procuna, grands toreros du cru. Il coupe deux oreilles qui lui permettent d’enchaîner 9 dates d’affilée soldées par 10 oreilles et une queue.

Il prend l’alternative à San Luis Potosí des mains de Manolo Martínez le 25 décembre 1971, avec Paquírri comme témoin.

Il se rend en Espagne où il confirme son alternative à Madrid le 18 juillet 1974 avec Marismeño comme parrain et Raúl Sánchez pour témoin. Cette même temporada, il remporte le 15 août à Barcelona un succès retentissant en coupant une queue.

Torero de grand courage, grand tueur, Rafael Gil qu’on n’a jamais fait accéder au rang de figura protégée, toréera jusqu’en 2011, récoltant quelques 46 cornadas et recevant à six reprises l’extrême onction.

Maripaz et El Pana

« Ralentir même au ralenti »

Témoignage de Jean-François Piles, correspondant en France du site mexicain suertematador.com. mars 2013

« Je dois ma première rencontre avec El Pana à Emilio Montes, le directeur du site taurin auquel je collabore.

Lors d’un de mes récents séjours au Mexique, ce dernier m’a demandé de l’accompagner à une réunion de l’association des matadors et novilleros qui se tenait à Querétaro, au cours de laquelle il devait interviewer Antonio Urrutia, le président du syndicat des toreros mexicains. Une réunion à laquelle assistait El Pana en tant que doyen et où, comme on peut s’en douter, je me fis tout petit, avec le sentiment que tout le monde me prenait pour un torero. La première chose qui me sauta aux yeux, c’est combien il en imposait à l’assemblée, combien on ressentait le profond respect qu’il inspirait. C’est vraiment impressionnant de voir comme personne ne bronchait dès qu’il parlait, comme on sentait tout le monde au garde-à-vous. Et pour cause ! Je découvris là que Rodolfo Rodríguez était un homme brillant, cultivé, qui lisait beaucoup et dont on me dira plus tard qu’il parlait quatre langues. Ce « El Pana », que tout le monde prenait pour un illuminé, dont toute la presse a en son temps rapporté les frasques était aujourd’hui un homme « centré », comme il dit, qui se rendait régulièrement à ses réunions des alcooliques anonymes.

A la fin de la réunion, une petite loterie organisée par l’association permettait à un des participants de remporter un capote et une muleta. Et gagna… El Pana, qui s’empressa de remettre le prix à deux jeunes novilleros avec un tact qui déclencha les applaudissements de l’assistance. Au cours du pot qui suivit, il vint me parler et se renseigner sur le « franchute », surnom dont je fus immédiatement affublé. J’apprendrai d’ailleurs que c’est une de ses marottes : désigner chacun par un sobriquet donné sur l’instant, pas toujours des plus heureux, mais qu’importe puisqu’il peut se le permettre. Ainsi Ponce s’est un jour retrouvé « Ojo de Cabra » (œil de chèvre), ou Juli « El enano torero » (le nain torero), pour ne citer que les plus gentils.

A quelqu’un qui se félicitait de le voir dans une telle forme, il adressa un sonore : « si Rodolfo Rodríguez se centre, c’est pour aider El Pana, pas pour moi », comme pour bien marquer la grande différence qu’il faisait lui-même entre El Pana et Rodolfo Rodríguez. Etonnante dissociation dont il use, étonnant dédoublement de personnalité dont il sait jouer. Et que j’ai pu vérifier à deux reprises quand je l‘ai croisé dans le public à la Monumental de Mexico : j’ai alors pu voir un homme se comporter en authentique torero, plein de classe, qui m’invita d’ailleurs pour l’occasion chez lui, à Apizaco, où Joël Jacobi m’accompagna pour l’interviewer.

Au jour dit, nous voilà à 11 heures pétantes devant les arènes d’Apizaco où trône une statue de El Pana, mais de Pana point ! Seuls présents, quelques jeunes qui s’entrainaient dont une bonne moitié de filles, et le matador Angelino de Arriaga qui attendait comme nous. Et ce jusqu’à ce qu’arrive le maestro maître des lieux, transpirant puisqu’il était parti courir avec El Zapata, autre matador local. J’ai assisté là au premier entraînement des toreros mexicains qu’il m’ait été donné de voir, surprenant, bien loin des canons européens et dont Joël a pu filmer toutes les phases depuis les manipulations en tous genres du capote : serpentinas à gogo, passage par-dessus l’épaule et j’en passe. Le plus frappant sans doute est ce souci permanent de l’esthétique et de la lenteur, dans tous les gestes exécutés, au capote comme à la muleta, avec les mains excessivement basses et comme au ralenti.

L’entrainement terminé, l’interview accordée à Joël Jacobi mise en boîte, on s’est retrouvé dans un restaurant d’Apizaco où El Pana nous a régalés de ses saillies et exposé son concept du toreo. C’est bien El Pana qui torée, et non pas Rodolfo Rodríguez, lui qui prône l’oubli de soi dans la faena, qui cherche en permanence à « dépasser les carcans », qui est toujours à la limite, qui peut frôler le clown en jetant sa muleta et en s’allongeant sur le sol, mais qui en un muletazo retourne tout, laissant réapparaître le grand torero maintenant physiquement usé.

Mais très vite, Rodolfo Rodríguez ressurgit, posé, jugement acéré, reprochant aux jeunes leur manque de créativité et de spontanéité qu’ils semblent avoir enfouies pour mieux entrer dans les moules bien-pensants. « Aujourd’hui, les toreros sont très « light », comme en plastique. »

C’est là qu’on apprit qu’il apprécie Conde pour son originalité qui a l’air de lui plaire. Que Morante aussi trouve grâce à ses yeux, même s’il a le sentiment que l’andalou lui a volé beaucoup de choses, comme les molinetes à l’ancienne… Mais aussi qu’il n’apprécie guère les toros espagnols, qu’il préfère les toros « de la tierra », que l’on peut « ralentir même au ralenti », que la peur du jugement ou du ridicule ne saurait avoir raison de son enthousiasme, et qu’il sait très bien d’où il sort puisqu’il vit encore chez sa mère. »