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La stratégie identitaire des Gitans d’Andalousie

par Bernard Déliane

Les Gitans sont souvent abordés dans l’opinion publique, comme un groupe dont l’identité ethnique est « évidente ». Leur mode de vie, censé être radicalement différent de celui des groupes qui les entourent, leur nomadisme, leurs habits, leurs métiers, leurs rituels, tout le regard des non-Gitans sur les Gitans est construit pour fonder cette différence radicale qui est censée être la leur. Le parti pris de l’opinion publique est de s’appuyer sur la notion de la tradition. Cette « tradition » est implicitement perçue comme un ensemble de pratiques du passé, produisant un « contenu culturel » figé quelque part dans ce passé (on ne sait pas quand ni comment) et par conséquent inapte à faire face à la modernité du monde actuel.

Mais voilà, les gitans d’Andalousie ne sont ni nomades, ni physiquement distincts de leurs voisins, ni radicalement différents dans leurs rituels… et pourtant, ils sont toujours Gitans, malgré plusieurs siècles de vie « intégrée » avec des non-Gitans.

La relation spécifique des Gitans avec la société andalouse s’est construite historiquement, c’est-à-dire sur la base des relations sociales et économiques prévalant à divers moments dans cette région. Contrairement à la vision qu’en ont les gens en général, et contrairement même au discours que peuvent en avoir les gitans eux-mêmes, leur identité, depuis plus de deux cents ans, participe du corpus andalous.

La communauté gitane n’est pas une entité totalement fermée. On peut même la penser relativement perméable. Il faut comprendre que les Gitans sédentaires d’Andalousie se constituent en tant que groupe à la fois en marge et en symbiose avec la société dominante paya. La société gitane a su s’insérer dans les institutions, en les habitant d’une manière exclusivement gitane, et dans les pratiques de la société paya majoritaire, tout en les réinterprétant « à la gitane ». Pareillement elle a su adopter en son sein toute personne du moment qu’elle chante ou danse ou … torée « comme un gitan ». Pour certains (Curro Romero, Lola Flores) on a su réinterpréter leur origine non gitane pour en faire des « biologiquement » gitans.

Cette relation, particulièrement intime, n’a pas gêné le développement de pratiques particulières. Au contraire, ces usages fédérateurs semblent avoir permis d’assurer le maintien de la différence en conditions de haute promiscuité sociale.

Quels furent-ils, par exemple ?

Au premier chef, l’idéologie du sang et de la race. Les Gitans insistent de manière systématique sur le fait que la manière gitane de vivre est transmise par le sang ou par la race, puisqu’on ne pourrait accéder à l’appartenance au groupe gitan que par la naissance. C’est une croyance forte même si la réalité a pu la battre en brèche. Historiquement, il y a toujours eu beaucoup de cas de payos qui se sont mariés avec des Gitans et qui sont devenus Gitans, ou dont les enfants sont ensuite devenus Gitans. L’exigence principale pour passer la barrière ethnique semble être de reconnaître, en tout cas dans ses pratiques, la primauté gitane. C’est un regard, un mot, un geste lourd de signification pour ceux qui savent l’interpréter (c’est à dire les gitans et seulement les gitans) qui autorisera l’insertion gitane.

Une seconde pratique fut la création d’espaces sociaux contrôlés par les gitans aux « droits d’entrée » excluant de fait les non-gitans. Certains lieux de flamenco, des bars ou quelques peñas à l’entrée « filtrée ». Ces lieux exclusivement gitans sont le pendant nécessaire à l’intégration. C’est par des biais de ce type que les Gitans réussissent à demeurer Gitans tout en étant aussi Andalous, et ceci tout en transformant radicalement leurs pratiques culturelles à travers le temps.

Ces trente dernières années, les changements économiques et sociaux ont fragilisé le processus de reproduction de l’identité gitane. Les ingrédients majeurs de leur « bouillon de culture » antérieur paraissent avoir, dans certains contextes locaux, disparu. Ce phénomène a toujours existé, avec plus ou moins d’intensité selon les époques. Mais tant qu‘un ensemble minimal de signes et de significations partagés et entretenus par les membres de la communauté gitane continue de constituer et d’entretenir la différence cruciale, alors de nouvelles conditions de reproduction identitaire seront à même d’émerger.