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Gitans Sevilla Gustave Dore

Une histoire des gitans d’Andalousie

par Bernard Déliane

D’après la chronique persane d’Hamza d’Ispahan, mi-historique, mi-légendaire, quelques milliers de Tsiganes auraient été envoyés, au X° siècle, par un roi de l’Inde à son cousin le roi de Perse pour exercer auprès de lui leur talent de musiciens.

Après un assez long séjour en Perse (l’Iran actuel), les Tsiganes poursuivent leur migration. La Grèce les accueillit à partir du début du XIV° siècle, dans le Péloponnèse, une contrée comparable au delta du Nil nommée « La Petite Egypte ». C’est pourquoi, les Tsiganes furent appelés en Espagne « Egitanos » puis « Gitanos » et en Angleterre « Egypsies » puis « Gypsies ».

Les longues guerres entre les Byzantins et les Turcs rendant les conditions de vie des Tsiganes très inconfortables, ils cherchèrent alors plus à l’ouest des terres plus tranquilles. Voyageant comme pèlerins, ils reçurent dans un premier temps des victuailles et des laissez-passer de la part des autorités royales et municipales des contrées traversées. Ils descendirent en Espagne, se posant en pèlerins de Compostelle, et atteignirent l’Andalousie depuis peu déliée de la domination arabe. Là, arrêtés par la mer, ils se proposèrent comme forgerons, musiciens, dompteurs de chevaux ou tout simplement soldats.

L’attitude du petit peuple à l’égard des Gitanos oscilla entre la tolérance, puisque ils reprirent beaucoup de métiers laissés inoccupés à la suite de l’expulsion des Maures, et l’exaspération fréquente devant leur insistance à se faire entretenir.

Pour autant, petit à petit, les villes leur fermèrent leurs portes et les campagnes devinrent hostiles. Les Gitanos « faisaient peur », aussi les accusait-on de toutes sortes de maux signant l’incompréhension mutuelle entre le monde nomade et le monde sédentaire.

La Pragmatique de Medina del Campo, émise en 1499 par les Rois catholiques Ferdinand et Isabel, obligeant les Gitans à adopter les coutumes locales posa une alternative simple : ou se sédentariser ou quitter le pays. Pendant les 250 ans qui suivirent, chaque nouveau monarque émit plusieurs pragmatiques à leur sujet, durcissant à chaque fois les peines pour non-accomplissement et les persécutions. Ainsi, en I695, Charles II exigea que les Gitans n’habitent que dans 41 villes dont il établit lui-même la liste. Au XVI° siècle, nombreux sont les Gitans déportés dans les colonies des Amériques. Au XVII° siècle, c’est le Romano, la langue des Gitans, qui fut déclaré illégal et les expressions culturelles gitanes mises au ban. Ces persécutions culminèrent le « mercredi noir » 30 juillet 1749 dans la grande rafle générale demandée par le roi Ferdinand VI, entrainant l’incarcération de plus de dix mille personnes au motif d’être Tziganes. En Andalousie, les Gitans furent concentrés à Malaga, Séville et Cadix. On voulut les forcer à s’engager dans la construction navale ou dans la marine. Les conditions de détention étaient insupportables. De nombreuses familles gitanes sédentarisées depuis plus d’un siècle firent appel. Une commission sélectionna les « bons » déclarés alors « non gitans » et les « déviants», « mauvaise race odieuse à Dieu » selon les termes de Francisco Rávago, confesseur du monarque. Ceux-là furent transférés en galère à El Ferrol en Galice trois ans plus tard. Ils n’étaient 165 à l’arrivée après avoir été victimes de plusieurs épidémies. Une dizaine de survivants fut graciée en 1765.

Malgré les effets dévastateurs de la rafle et les milliers de morts en Espagne, en Andalousie, il existe des indices permettant de croire que ces directives ne furent pas bien appliquées à cause de l’aversion locale envers la « Très Sainte Inquisition ». Le recensement de 1783 indique qu’il y a toujours 10 600 Gitans dans toute l’Espagne, dont

8 500 en Andalousie, soit plus de 80%. La grande majorité s’est convertie à la religion catholique. En cette fin du XVIII° siècle, le roi Carlos III abolit les lois ségrégatives et donna pour la première fois un statut social à la communauté gitane. Avec, entres autres conséquences, l’apparition du flamenco.

On sait moins ensuite ce qu’ont fait les Gitans pendant les grands mouvements sociaux qui ont secoué l’Andalousie à partir du début du XIXe siècle, ni pendant la République et la guerre civile, ni sous le régime franquiste. Peu d’entre eux ont occupé des postes d’autorité politique. Seul un petit nombre a participé aux grands mouvements sociaux qui ont secoué la région (notamment les mouvements anarchistes de la fin du XIXe jusqu’aux années 1930). La Deuxième République, inspirée des grands mouvements hygiénistes européens, promulgua en 1934 la Ley de Vagos et Maleantes (« Loi des oisifs et malfaiteurs ») dont l’objectif n’était plus la répression mais la prévention. Les Gitans étaient considérés « vagos ». Cette Loi ne fut pas abrogée par Franco qui l’adapta à sa convenance pour maintenir l’ordre social. Le racisme n’était pas un des traits fondamentaux du franquisme (peut-être faute de juifs à persécuter). L’essentiel c’est la Raza, le nationalisme. Le franquisme n’a pas participé au génocide nazi des Gitans, mais un Gitan faisait systématiquement un suspect potentiel. Ce ne fut pas une loi de purification ethnique mais, paradoxalement, une loi de « sauvegarde » par l’exclusion.

La Constitution de 1978, à la mort du Caudillo, a posé les règles de citoyenneté pour tout espagnol. Les Gitans, et particulièrement les Gitans d’Andalousie, apparaissent aujourd’hui comme le réel exemple d’intégration d’une communauté dans une autre.

A ce jour, on compte environ 600 000 Gitans dans toute l’Espagne, dont 270 000 en Andalousie, ce qui représente 45 % de la population gitane du pays, mais seulement 3,6 % de la population totale des Andalous.