Toreo gitan, clés pour une énigme (1ère partie)

Juin 11, 2016 | Les dossiers

Toreo gitan, clés pour une énigme

par Rodolfo Arias

La problématique posée, on peut rapidement (et à juste titre) la considérer comme résolue par l’exemple des frères Gómez, célèbre famille torera s’il en est. De celles qui prouvent l’implication des gitans de façon dynastique : les grands-oncles paternels de Rafael El Gallo et de Joselito étaient banderilleros, « El Cuco » (Francisco de Asís Gómez Diez de son nom) officia aux ordres du Tato et de Frascuelo, ses autres oncles, Gabriel, « Barrambin » de apodo, y Manuel, surnommé « El Lillo », étaient aux ordres de Cúchares.

Le premier « Gallo » de la famille fut José, un frère de leur père Fernando, qui s’est retrouvé appelé Gallito Chico. Issus de cette riche brochette de gitans pur jus (seule la grand-mère paternelle était « quarteronne », soit d’un quart gitane), Rafael et son jeune frère José vont parfaitement illustrer par diamétrale opposition de style, qu’on ne peut réduire le toreo gitan aux caricaturales images qui lui sont accrochées, chose éminemment démontrée dans les pages qui suivent par Jean-Marie Magnan. Reste que l’épithète persiste, polysémique à souhait, avec son bagage de magie et d’irrégularité, de désordre et de génialité, d’inventivité et de fatalisme, sans que l’on démontre jamais le lien qui existerait entre manière de toréer et génétique, entre duende et chromosomes. Mieux, tel grand maestro, gitan d’origine, préfèrera qu’on n’en fasse point état, quand tel autre est ainsi qualifié alors que rien dans son sang ne l’atteste. Ainsi d’Ordóñez (de mère gitane) ou de Chamaco (qui ne l’est en rien, ni du côté paternel -Borrero- ni du côté maternel -Morano-).

On peut risquer la thèse d’une symbiose entre cultures andalouse et gitane, arguant d’une longue maturation commune où se sont combinés des apports différenciés provenant d’héritages lointains mais prégnants. Qui n’est pas resté confondu devant l’amplitude émotive du public sévillan, capable de passer par toutes les nuances du plus empathique au plus mystérieux des hiératismes (ce fameux silence marquant le quasi mépris ou le total respect) à l’explosion la plus frénétique de jouissance non contenue (ce fameux Olé !, dont Ordóñez disait qu’en France il sent parfois la bibliothèque) ?

Comment ne pas pressentir devant cette subtile dialectique, la damasquinée combinatoire des influences raffinées d’El Andaluz avec la longue tradition orale ramenée d’Inde par les « Egiptanos » (« gitanos ») ?

La société andalouse que prétend absorber l’Espagne unifiée et coloniale naît, à quelques décennies près, avec l’invention de l’imprimerie et son impérialiste retour à la latinité et à la romanité. Elle saura cependant conserver cette marque identitaire que seuls le flamenco et le toreo sont aptes à exacerber jusqu’à l’universalité.

On aime à penser qu’elle le doit pour une grande part aux trésors gestuels et musicaux conservés, transmis et réélaborés siècle après siècle par les familles gitanes andalouses. Ils renaissent parfois dans le ruedo de Séville, sous le capote de Morante, instinctivement reconnus par des milliers de olés.

Comme ils l’ont fait quarante ans durant lorsque s’agitait avec langueur le mythique petit leurre de Curro Romero.

Migration et légendes

Approcher le monde gitan, c’est se confronter à une réalité aux formes multiples marquée au cours des siècles par une tenace défiance à son encontre. Plutôt que de traiter du monde gitan, il faut d’ailleurs se résoudre à seulement évoquer « les gitans » qui se trouvent aussi aujourd’hui subdivisés au gré de leurs divers périples en Gypsis, Bohêmiens ou autres Roms, tous artificiellement regroupés sous le nom de « tsiganes », tous sans doute originaires de l’Inde quittée pour des raisons mal connues, à une période tout aussi mal cernée mais vieille d’au moins dix siècles.

Une autre constante les réunit tous : la permanence à leur encontre, jusqu’à nos jours et sous toutes les latitudes, d’itératifs traitements discriminatoires, de persécutions (et jusqu’à une tentative génocidaire), alimentés par la persistance des funestes rumeurs et légendes qui semblent devoir peser à jamais sur leurs épaules. Depuis les clous de la croix du Christ (qu’ils auraient forgés ou même volés) jusqu’au camp d’internement de Saliers, près d’Arles (fermé en 1944) la mémoire collective regorge de ces tristes épisodes.

Au fil d’une longue migration de plus de quatre siècles, les gitans, les « Egiptanos », vont apparaître à la pointe occidentale de l’Europe, par petites « cours » entourant « comtes » ou « ducs » d’Egypte, à qui les seigneurs et monarques régnants délivreront autorisations et sauf-conduits divers, recommandant que leur soit réservé bon accueil lors de la traversée de leurs terres, un peu comme on se « refilerait une patate chaude ». Ainsi trouve-t-on trace de lettres de protection accordées, après le monarque de Bohême, par François 1er, Henri II ou Henri IV à ces migrants en route vers l’Espagne où leur présence est signalée dès le XVème siècle à Perpignan (alors possession du Roi d’Aragon, aussi Roi de Majorque et Comte de Barcelone), ou encore à Jaén, comme en atteste un document de Miguel Angel Iranzo, Connétable de la ville.

On peut dès lors parler des Gitans d’Espagne.

Gustave Dore Spain

Les Gitans espagnols

La contrainte se mettra en place dès 1499 avec la première « Pragmática » signée par les Rois Catholiques. Cette dernière prévoyait entre autres peines « cent coups de fouet et le bannissement la première fois qu’ils seraient pris sans pouvoir justifier d’un domicile fixe et d’un métier, et l’amputation des oreilles en cas de récidive ».(1) L’histoire des Gitans espagnols pouvait commencer, en même temps que celle d’une Espagne unifiée sous la houlette de la religion unique qui poussa Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon à des mesures lourdes de conséquences. Ainsi, dès 1492 Juifs et Maures sont confrontés à une drastique alternative : se convertir ou être expulsés, ce que choisiront plus de 100 000 familles dont l’exil appauvrira considérablement le royaume. Quant aux Gitans, sédentarisés de force, ils se fixeront majoritairement en Andalousie où leur savoir de maquignons et leur excellence dans le travail des métaux seront mis à contribution et faciliteront une intégration « à l’insu de leur plein gré » qui n’en sera pas vraiment une tant ils conserveront leurs « valeurs » dans le giron du cercle familial élargi. Autre élément qui jouera en leur faveur dans ce cadre « andalou » bouleversé après la chute de Grenade, leurs prédispositions pour la musique et la danse leur feront une place de choix dans la littérature de langue castillane (où le Gitan est un personnage espagnol à part entière) et dans le théâtre au répertoire émaillé de nombreux intermèdes musicaux chantés ou dansés.

Aux racines du flamenco

C’est sans doute dans ce cadre que le flamenco puise ses origines. Même s’il est difficile d’en cerner les racines, les sédiments de musique orientale emmagasinés en Andalousie au cours des huit siècles d’occupation maure, les ingrédients entremêlés des différentes influences amenées par les Gitans (hindoue, perse, byzantine, grecque…), la possible collaboration des « moriscos » et « conversos » ayant refusé l’exil (et leurs apports arabes et hébraïques) laissent imaginer la genèse de cette musique orientale métissée dont les Gitans seront les refondateurs et se feront les conservateurs. Ainsi, le gratté caractéristique de la guitare castillane va-t-il s’enrichir du piqué provenant de l’instrument mauresque. Tout comme il existe de claires ressemblances entre certains chants de synagogue et les plus anciennes variantes de seguiriyas, ou une similitude manifeste entre certaines prières chantées des sépharades et les « tonás » dont sont issues les saetas. Quant à la danse, comme ne pas voir la claire analogie avec les danses sacrées hindoues ?

A l’évidence, on ne peut parler de chant flamenco avant l’arrivée des Gitans en Andalousie. Mais on ne peut pas plus parler d’un art exclusivement gitan puisqu’en aucun autre lieu du monde les Gitans chantent le flamenco.

Aux racines du toreo

Durant ce XVIème siècle naissant, qui fut celui de la « lanzada », comme le XVIIème le sera du « rejón », va aussi prendre corps une tauromachie à double face, équestre, héritée des exercices militaires de la noblesse, mais aussi « piétonne », populaire, au travers des « chulos », les laquais au service des cavaliers toreros, et surtout à l’occasion des fêtes de rue du Nord de l’Espagne et autour des « écoles sauvages » constituées près des abattoirs des grandes villes, dont celui de San Fernando à Sevilla.

Il est permis d’imaginer avec pertinence que les Gitans, bien présents dans l’ensemble de la « filière » engendrée autour du cheval le seront aussi autour du toro. Maquignon, maréchal-ferrant, artisan du cuir…le Gitan sera nécessairement présent pour s’occuper des chevaux du noble, les dresser, les ferrer, les remplacer par de plus jeunes ou vendre aux abattoirs la viande de ceux dont le service a pris fin. Autant d’occasions de se frotter au toreo naissant qui prendra sa forme moderne au cours du XVIIIème siècle. On retrouve en tous cas trace de Melchor Calderón de la Portilla (2), né en 1712 à Medina Sidonia, qui apprit le métier de son frère Juán Calderón, « Juanico de la Tripera », qui opérait dans la cuadrilla de Juan Romero, le père de Pedro Romero. Melchor apparaît aux cartels de Madrid en 1748, dans ceux de Seville en 1751 et 1752 où il partage l’affiche avec José Cándido, avant de dilapider sa fortune durant les années d’interdiction de la tauromachie promulguée par Ferdinand VI (de 1754 à 1759) et de mourir ruiné en 1760 à Cádiz. Ce même siècle verra officier d’autres gitans comme José Jiménez, Miguel Ramírez ou Diego de los Reyes, natif de Utrera. (2)

Toreros et flamencos

Longtemps assimilé à la délinquance et aux bas-fonds, le flamenco restera occulte et se développera seulement dans ce cadre social de basse Andalousie où les Gitans vont le conserver et réélaborer tous ses éléments disparates au travers de leurs capacités d’expression et de leur longue tradition de culture orale. C’est au travers de la tauromachie en cours d’élaboration après l’abandon des combats de toros par les nobles cavaliers que le flamenco sortira des « cuevas », par l’alliance de longues lignées de flamencos et de toreros dont l’actuel XXIème siècle est encore traversé. Le premier torero gitan célèbre (non pas pour ses prouesses dans l’arène mais pour la légende qu’il engendra) fut sans doute « Tragabuches » dont on peut lire en annexe une brève biographie. Après lui, nombreux seront jusqu’à nos jours encore les Gitans qui marqueront l’arène de leur sceau, donnant naissance dès la fin du XIXème siècle à un concept d’artifice à la vie dure : le toreo gitan, qu’on devrait plutôt désigner de « corte gitano » (d’allure gitane) puisqu’il est impossible de l’attribuer aux seuls Gitans et que nombreux sont les toreros gitans qui préfèrent qualifier leur toreo d’andalou, ou ne pas se prévaloir de leurs origines gitanes.

Gitans d’outre-mer

Reste qu’artificiel ou pas, le toreo gitan se fera jour aussi en Amérique où l’on estime la population gitane à près de 1,5 millions de personnes réparties sur l’ensemble du continent. Leur présence est attestée depuis le troisième voyage de Christophe Colomb au cours duquel embarquèrent avec lui en 1499 les nommés « Antón, Catalina, Macías et María de Egipto » (3), et continua en dépit de maintes interdictions à l’époque coloniale. Pour exemple, le Mexique compte de nos jours près de 16 000 Gitans dont on détachera deux noms de toreros (tous deux parvenus aujourd’hui au terme d’une longue carrière dans les ruedos), Rodolfo Rodríguez « El Pana », de Apizaco, petite ville de l’Etat de Tlaxcala entre México et Vera Cruz et Rafael Gil « Rafaelillo », « orgueil du quartier Libertad de Tijuana , tout en bas de la voie de chemin de fer », la vaste métropole située tout près de la frontière US et connue sous l’abréviation de TJ. Leur succincte biographie jointe permettra sans doute de mesurer combien reste difficile de classer leur type de toreo tant il semble empreint à la fois de ce « corte gitano » rétif à être identifié et de ce style sud-américain au capote fleuri si caractéristique.

1 : María Elena Sánchez Ortega : « Documentación selecta sobre la situación de los gitanos españoles… ». Editora Nacional.

2 : d’après « Portal Taurino ».

3 : Gamboa J.C.- Gómez V.- Paternina Espinosa H. : « Los Rom en Colombia. Itinerario de un pueblo invisible ». Ed Prorom. Bogotá D.C.