Magie de Andy Younes

Jean-Marie Magnan

 

Pour Cocteau, les aficionados avaient perdu les forces de la surprise et pouvaient se comparer aux intellectuels dans le domaine de la tauromachie. Il m’enjoignait de plonger dans les secrets minoïens du labyrinthe en conservant un œil vif pour traverser les siècles et remonter jusqu’à la Crête. Vaste programme ! Soixante ans ont passé. Il y eut depuis El Cordobés, la passion d’un peuple, la fête vécue comme saturnale, Dionysos dieu de l’exubérance et de l’ivresse dont la démarche évoquait celle des félins attachés à son char.

Interrogé par la télévision sur le futur calife de Cordoue, je n’hésitais pas à opérer un rapprochement destiné à un auditoire parisien. « Le théâtre ne fait pas sérieux, mais bien la corrida selon André Malraux. Comparons : El Cordobés, c’est Shakespeare. Antonio Ordóñez c’est Racine. » La formule porta. Je m’expliquais : « El Cordobés évolue du pathétique au cocasse. De la simplicité d’épure d’une bouleversante intensité il passe à des licences, à des gags, à une expression profuse et indisciplinée, comme Shakespeare quand il place une tirade où la grivoiserie s’en donne à cœur joie dans la bouche d’un portier tandis qu’à l’étage Macbeth assassine le roi Duncan.

Racine, c’est la beauté voluptueuse dans l’ordre. Technique héritée de Luis Miguel, son beau-frère, qui fut son maître dans l’acquisition du métier. Courage bien trempé qui surmonta une vingtaine de blessures. Sentiment artistique qui lui permit de rivaliser avec Curro Romero et Rafael de Paula (surtout à la cape pour ce dernier) et de leur compliquer la vie.

Tous ces souvenirs tournaient dans ma tête sur un accompagnement de chant profond, de musique silencieuse du toreo, de solitude sonore, pendant qu’Andy Younes s’exprimait dans un rare mélange de surprise et de profondeur, une constante improvisation sans heurt ni retombée, un naturel dans la fluidité de l’enchainement et de l’inspiration à rester pantois. Le duende s’ébattait en lui comme à domicile. Younes devenait son habitacle et le taureau n’en revenait pas. Il prenait tant de plaisir à se livrer.

Soyons assez fou à 86 ans, c’est le moment ou jamais, pour saluer une des plus émouvantes faenas à laquelle j’ai assisté : Oloroso de Parladé était un excellent novillo, d’accord ! Younes, un jeunot, même s’il a commencé très tôt, (école taurine d’Arles à 12 ans et application à l’étude jusqu’à se rendre à Adour Aficion, chez Richard Milian). Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais cela fait sept fois que je le vois avec un émerveillement certain : trois fois Nîmes, Lunel, Istres, Arles, Saint-Gilles en festival. Bien sûr, je n’ai pas lu dans ses lignes de main pour déchiffrer l’avenir et connaître la durée de tant de dons : Je souhaite à tous ceux qui aiment aimer que les promesses soient tenues, car là est la parfaite joie.

On prétend que dans les moments cimes de la corrida les esprits des grands toreros du passé se regroupent au-dessus des arènes. Hallucination pour hallucination, j’ai aperçu Antonio Ordóñez se pencher sur le balcon du ciel pour savourer, montrer son cœur à l’enfant-roi torero – ce qui valait tout trophée – et parier avec sa coutumière générosité pour des lendemains qui chantent.