Antonio Ordóñez : « No hay tinto malo ! »

 Jean-Louis Lopez

 

C’était un soir de janvier 1993, chez un ami médecin à Montpellier. Antonio Ordóñez était venu consulter ce spécialiste pour son épouse Pilar et nous avions, le soir, été invités à dîner chez ce même docteur. Pendant un délicieux repas de coquillages, la maîtresse de maison était revenue à table avec une bouteille de vin rouge, s’excusant de n’avoir plus de vin blanc. Et Antonio la réconforta avec sa célèbre phrase « No hay tinto malo », il n’y a pas de mauvais vin rouge, paraphrase de la non moins célèbre formule « No hay quinto malo, il n’y a pas de mauvais cinquième toro.

De toute évidence, ce n’était pas la première fois que le maestro utilisait cette saillie, mais elle était la bienvenue pendant le repas… La phrase était d’ailleurs une parfaite illustration de la fameuse photographie représentant le maestro de Ronda et Ernest Hemingway, dans une bodega de Pamplona.

Avant 1980, Antonio Ordóñez était à mes yeux le plus grand des toreros. La finesse de son style, son élégance, bref sa classe me semblaient hors pair. En vérité, toute sa personnalité était inégalable. Et inégalée. Même si des rivaux tels Paco Camino, Diego Puerta ou encore El Viti arrivaient parfois à sa hauteur. On lui reprochait des estocades habiles, portées dans ce qu’il a été convenu d’appeler le rincón d’Ordóñez. Il s’agissait de coups d’épée légèrement tombés qui en terminaient rapidement avec l’animal. Mais à côté de cela, il y avait des véroniques, des derechazos ou des naturelles parfaitement inoubliables.

LMDominguin_OrdonezDans la vie, Antonio Ordóñez était un personnage entier, doté d’un caractère bien particulier ; il savait se montrer agréable et bon vivant, mais aussi un brin caractériel. Sas fâcheries sont bien connues, tout comme ses amitiés, comme celles d’Ernest Hemingway ou Orson Welles. Le regretté Pierrot Sauveplane pourrait en raconter, lui qui était arraché en blouse de dentiste, à son cabinet de Cazouls les Béziers, pour se rendre avec le torero aux Hospices de Beaune, acquérir quelques bonnes bouteilles. Le voyage s’achevait souvent par une halte à Aigues Mortes, dans un restaurant dont les murs tremblent encore.

Les disputes entre Ordóñez et la famille Dominguín sont innombrables. On citera l’une d’entre elles, consécutive à la publication dans la revue Life d’un texte nommé L’été sanglant par Ernest Hemingway, dans lequel le Prix Nobel prenait carrément parti pour Ordóñez dans sa rivalité avec Luis Miguel Dominguín. Il faut ajouter que l’auto-proclamé Numéro Un avait multiplié les provocations.

Il faut dire aussi que le maestro de Ronda a été un modèle d’inspiration pour Simon Casas, qui avait même sauté en piste comme espontaneo, dans les arènes de Nîmes le 29 septembre 1968. Ordóñez lui avait confié l’épée pour que le français estoque le toro. On sait que l’avenir de Simon Casas est particulièment brillant encore de nos jours.

Et puis, au début des années 1980, un torero nommé Paco Ojeda est arrivé, bouleversant l’ordre du classement des toreros, renvoyant Antonio Ordóñez dans l’Histoire de la tauromachie.

Où il occupe encore de nos jours une place de rêve.