Thomas_Joubert_Lasnier

Un torero comme Janus au double profil

Arles, lundi de Pâques 28 mars 2016
Jean-Marie Magnan

Comprenne qui pourra. Longues et belles, les passes égrenées au premier Pedraza de Yeltes par Thomas Joubert ne manquaient pas de séduction, mais n’établissaient pas la possession attendue. Le fauve allait et venait sans se faire prier, bienqu’un peu retardé dans ses démarrages par deux lourdes piques. Du point de vue de l’esthétique, rien à objecter. La domination par contre, demeurait incomplète. Voir la nécessité d’améliorer les passes de poitrine des deux séries liées. Si l’art du toreo se veut caresse apaisante, on ne parvenait pas à l’intime bouleversement, lorsqu’on sent qu’il y a contact. Rien à ce stade ne laissait présager la merveille. Nous n’avions même pas eu la satisfaction standardisée que l’on nous dispense à longueur d’après-midi.

Dès le premier échange, on passa d’une quasi attente zéro à, disons, presque l’infini plaisir communicatif de s’exprimer du torero. Plus rien d’emprunté, tout désormais au-delà de la difficile facilité, dans l’inspiré. Ce second adversaire de Thomas Joubert fut un taureau rédempteur, quand la corrida retrouve toutes ses vertus de sublimation et nous fait remonter au ciel d’où le chant gitan la fait descendre.

Pas de doute, Thomas Joubert est visité à ses heures par le follet. Alors, les forces de la surprise s’emparent de ses moindres faits et gestes. Il ne s’agit plus de faire joujou par des prouesses gymniques avec de faux-semblants, mais de s’unir à un vrai combattant, d’une bravoure sans faille et qui boit le leurre avec une soif accrue : una fiera donc, au sens positif de bête fière et non pas dépréciatif de bête féroce. Thomas Joubert obtient tout de suite l’accord dont il fait résonner les grandes orgues. La métaphore chère aux pythagoriciens s’impose d’une musique des sphères produite par des corps célestes en mouvement.

Thomas Joubert enchaîne des fulgurances et se soucie moins de la cohérence d’une construction trop réfléchie. Le lyrisme l’emporte sur l’analyse et je ne doute pas qu’il s’étonne lui-même de nombre d’inédits sortis de sa muleta. Je ne puis que me répéter : des morceaux d’âme pour des éclairs qui dureraient. En un mot : L’art des toreros magiques ou rien. Sa démarche de somnambule, sa droiture de I même dans les moments difficiles de l’affrontement, l’économie de ses gestes précis et précieux l’aideront peut-être à convaincre que la corrida est d’abord sentiment et que le sentiment ne se manifeste que dans l’amour pour certains taureaux.

Deux phrases afin de lui porter bonheur : une de l’oncle de Chicuelo parlant de son protégé : « L’enfant ne peut que toréer bien » (c’est-à-dire quand il se rencontre avec l’adversaire-partenaire de son élection). La seconde de El Gallo parlant de ses démêlés avec les fauves : « Vous dites que ce taureau est bon alors qu’il est mauvais pour moi. Et d’un autre qu’il est mauvais alors qu’il est bon pour moi. » Allez-vous y retrouver ! Tel est le talisman que je suis à même d’offrir à Thomas Joubert pour protéger son renouveau. Une dizaine de contrats pour le remettre en selle serait plus utile. Ne pas oublier que pour sa présentation de novillero à Madrid il coupa une oreille. Si un organisateur marche à l’étoile, cela peut devenir un signe avant-coureur.

 

Photographie de Bruno Lasnier. Alternative de Thomas Joubert avec J.M. Manzanares et El Juli