De Sandra à Navegante

De Juvenal à Sandra

Du temps déjà des premiers jeux romains, l’animal et sa relation à l’homme ont toujours fait l’objet de regards antagoniques et clivants comme en témoignent entre autres les Satires de Juvénal, ce recueil de poèmes où l’on trouve le fameux « Panem et circenses » (« Du pain et des jeux de cirque »). Au fil des siècles (et des auteurs), l’argumentation des opposants à ces confrontations entre homme et animal va s’appuyer sur des motivations variables suivant les époques, faisant appel à des notions d’ordres divers où vont se mêler et se succéder des considérations religieuses, morales, politiques, culturelles, esthétiques et même économiques.

Du temps déjà de sa division (et avant sa chute), depuis l’empire romain d’Orient, Saint Jean Chrysostome « Bouche d’or » (ainsi surnommé pour son éloquence) fustigeait le fait de risquer si « frivolement » la vie humaine. Une posture argumentaire qui devait perdurer tout au long du Moyen Age et au-delà puisqu’on la retrouve en 1567 pour la première interdiction prononcée à l’encontre des « corridas de taureaux » dans la bulle « Salute Gregis » du Pape Pie V. Interdiction sans grand effet d’ailleurs, partiellement levée par son successeur Grégoire XIII sur les conseils du roi Philippe II d’Espagne qui avait remarqué que la menace d’excommunication qu’elle proférait était contreproductive et éloignait plutôt le peuple de la religion, un comble alors que la Sainte Inquisition espagnole est encore en pleine activité.

Des premiers coups portés par l’Eglise aux « corridas de toros », on passera à ceux portés par le pouvoir monarchique qui interdisent, puis autorisent « à titre de bienfaisance », une succession de mesures prononcées puis annulées qui rythmeront les 18ème et 19ème siècles au cours duquel on glissera de la condamnation morale et religieuse de la tauromachie vers un rejet plus politique dans lequel commence à se faire jour la cause de la défense animale. Dans le même temps est fondée en 1824 en Angleterre la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals qui obtient la suppression des combats entre animaux (chiens/ours, chiens/taureau…), donnant lieu dans toute l’Europe à l’apparition de mouvements de protection des animaux. En passant ainsi du moral et du religieux à l’éthique ou au politique, on incite les intellectuels à intervenir, eux qui légitimement traitent de culture, d’esthétique et d’art, alors que du côté des animaux on parle de cruauté, de torture, et on en appelle à la justice, quitte à la manipuler par d’invraisemblables contorsions sémantiques. Ainsi verra-t-on classer les toros de combat en animaux « domestiques » au motif que la catégorie d’animal sauvage se fonde sur le fait que ce dernier n’a pas de propriétaire ! Puis, les verra-t-on devenir « êtres vivants dotés de sensibilité », pour mieux pouvoir écarter les animaux des « biens meubles » lorsqu’ils ont un propriétaire. A ce petit jeu, l’agriculteur vendant sa vache pourrait bientôt se muer en sordide trafiquant à l’instar des négriers d’antan.

Dans cette « course à l’échalote » à l’heure de défendre les pré-supposés droits des animaux, on en arrive tout récemment à des décisions de justice empreintes d’un total désarroi (pour le Larousse : trouble moral profond). Cette forme de détresse intellectuelle (pour le Larousse encore : défaillance grave d’une fonction vitale, dans notre cas l’intellect) est d’abord apparue en Argentine avec Sandra.

Qu’on en juge : cette guenon (ces gens-là disent femelle orang-outan) âgée de 29 ans et née en captivité, s’est entendu reconnaître par un juge (auquel ont recouru nos amis défenseurs des animaux) la qualité de « personne non humaine » et a donc vu cesser sa « privation de liberté » (sic) et été confiée à une réserve au Brésil (chez ces gens-là on dit un sanctuaire). Une deuxième étape a été franchie avec Hercules et Léo, deux chimpanzés cobayes de l’Université de Stony Brook, un des campus de l’Université d’Etat de New York. A la demande de l’association Nonhuman Rights Project et suite à un jugement défavorable de décembre 2014 de la Cour du Comté de Suffolk (Long Island), la Cour Suprême de l’Etat de New York a invoqué l’« Habeas Corpus » (rien moins) pour « détention possiblement illégale » et de fait considéré les deux primates comme des personnes. Il revient donc maintenant à l’Université de prouver juridiquement le contraire. Ben voyons !

Bon courage en tout cas aux juristes d’autant que se fait jour un débat musclé en matière de bio-éthique au travers d’un questionnement sur les deux extrémités de la vie : à combien de semaines un embryon devient-il une personne ? A partir de quelles pertes de fonctions cognitives une personne en fin de vie cesserait-elle de l’être ? Où va-t-on si les « antispécistes » et autres végans se mêlent du débat et ajoutent comme question : à partir de quel degré de fonctions cognitives un « être vivant doté de sensibilité » est-il une personne ?

De Mario Vargas Llosa à Navegante

Navegante_livreEn co-signant Dialogue avec Navegante (Editions Au Diable Vauvert, Trad. Antoine Martin), le matador José Tomás a pris la responsabilité de conférer à un toro – Navegante – le statut de personnage littéraire. Il n’a eu nul besoin pour ce faire de recourir à un juge et a juste sollicité la complicité d’un prix Nobel de Littérature – Mario Vargas Llosa – et de quelques amis bienveillants (le journaliste et écrivain Paco Aguado, Araceli Guillaume Alonso, professeur à la Sorbonne, Vicente Zabala, écrivain et critique taurin, François Zumbiehl, professeur de littérature classique et docteur en anthropologie ou Natalia Radetich, elle aussi docteur en anthropologie et professeur à l’université de México) pour compléter ce dialogue avec le toro qui a bien failli lui ôter la vie à Aguascalientes le 24 avril 2010.

Ainsi Navegante s’est-il vu conférer une identité supplémentaire, plus complète que celle inscrite au registre généalogique où il figure sous le N°87 de la ganadería De Santiago appartenant à Pepe Garfías avec le nom de Velador, inexplicablement changé en Navegante par le ganadero mexicain en arrivant à Aguascalientes. A moins que ce ne soit pour en masquer l’origine (il était fils de Veladora et de Ventilador) ou l’âge (né le 3 mai 2004, il allait avoir 6 ans dans moins de deux semaines).

Ce Navegante donc (puisque pour l’histoire c’est son nom) infligea une très grave cornada au torero à qui on a dû ce jour-là transfuser 18 poches de sang A-, contenant chacune de 240 à 260 millilitres, soient entre 4,32 et 4,68 litres (sur les 4,8 à 5 litres qui correspondent normalement à la corpulence de José Tomás. Ce même Navegante qui est mort dans l’arène, comme le font la grande majorité des toros de combat, estoqué de la main de Rafael Ortega qui accompagnait au cartel le malheureux torero de Galapagar.

« Quelques jours après m’être réveillé du coup de corne d’Aguascalientes, j’ai commencé à recevoir la visite de Navegante…au bout du compte, je me suis rendu compte que ce coup de corne, bien loin de nous rendre ennemis, nous avait unis pour toujours. »

« Ce qui nous rapproche et nous éloigne à la fois, c’est la très vieille cérémonie du toreo…

un rite dans lequel nous officions tous deux depuis la plus lointaine naissance de la vie, quand l’histoire n’existait pas encore, quand seuls existaient le mythe et la légende, quand dans la vie on confondait ce qui était du vécu et ce qui était de la croyance, comme ce ne serait le cas dans les années futures que dans l’art et la poésie. Dans cette si lointaine aurore de la civilisation, la seule chose qui distinguait le bipède du quadrupède était que le premier était pourvu d’une imagination qui lui permettait de sortir de lui-même et de rêver une autre vie alors que le second ne l’était que d’instincts qui le confinaient dans la réalité de son vécu. »

Deux extraits qui situent bien l’énorme écart qui, de Sandra à Navegante, sépare « ces amoureux de « la nature », ne regardent pas la nature elle même, mais l’image qu’il veulent en voir…, ne regardent pas l’animal, mais un prolongement d’eux mêmes, imaginant que respecter un animal, c’est le traiter comme un être humain» des gens sensibles à l’art qui prend naissance sous leurs yeux dans le « ruedo » quand l’homme y convie l’animal à participer de son projet.

J’aime à penser que Navegante s’est rêvé une autre vie de vainqueur à l’heure de combattre et qu’il est mort en poursuivant ce rêve auquel l’homme l’a fait accéder.

Quant à Sandra, je n’ose imaginer celle qu’elle poursuit dans son sanctuaire du Brésil…

R.A.