Mario Vargas Llosa – La Ultima Corrida – Prix Nobel de Littérature

EL PAÍS – 02-05-2004

Bien que les corridas aient toujours eu des détracteurs, parmi lesquels mon cher Azorin, elles n’avaient jamais été jusqu’à présent menacées de disparition. Cela est en train de changer en raison d’une réceptivité croissante de la culture occidentale à des thèmes écologiques comme la préservation de la nature et la nécessité de combattre la cruauté dont sont victimes les animaux… deux faces d’une même médaille… !

La décision de la Mairie de Barcelone de déclarer la ville anti taurine pourrait bien être le début de la fin pour la fiesta. Souvenons nous qu’il y a déjà un moment, que dort au parlement européen un projet de loi visant à interdire la pratique de la corrida dans l’Union Européenne : c’est dire que l’initiative Catalane pourrait très bien réactiver le texte , lequel serait assurément adopté s’il était soumis au vote…

Pourquoi dans le récent débat suscité par cette affaire, nous autres qui défendons les corridas, avons nous été tant réticents et si discrets au point de laisser véritablement le champ libre aux abolitionnistes ? Pour une raison très simple qui tient au fait que nul à moins qu’il ne soit obtus ou fanatique ne peut nier que la corrida  même si elle est un spectacle qui peut atteindre des moments d’une indescriptible beauté et intensité, et en dépit du fait qu’elle vit sur une robuste tradition laquelle se reflète dans maints aspects de la culture hispanique, n’en n’est pas moins chargée de violence et de cruauté.

Dans la perspective actuelle, cela crée chez nous, les aficionados, un malaise et un conflit de conscience entre plaisir et éthique. Etant donc admis le fait capital et incontournable que la fiesta de toros  soumet l’animal à des minutes de tourments qui précèdent sa mort et que cela est inadmissible pour certaines personnes, tout le débat sur ce thème a l’obligation pour être cohérent de s’étendre au fait de savoir si toute violence exercée sur les animaux doit être évitée car immorale  ou si seulement celle faite au taureau  est condamnable, d’autres plus dissimulées mais tout aussi nombreuses et cruelles pouvant être tolérées comme un moindre mal.

De tout ce que j’ai lu à ce sujet seul J.M Coetzee me paraît être parvenu aux plus extrêmes conclusions  à travers son alter ego, Elizabeth Costello laquelle considère que les abattoirs pour les vaches, moutons, cochons etc sont les équivalents des fours crématoires dans lesquels les nazis incinérèrent les juifs ! Par conséquent aucun être vivant ne peut être sacrifié sans que se commette un crime.

Je me demande combien d’abolitionnistes seraient disposés à mener leurs convictions à ce terme et à accepter un monde ou les êtres humains seraient condamnés au végétarisme ou pire encore au  fructivorisme radical et intransigeant d’Elizabeth Costello.

Les ennemis de la tauromachie se trompent en pensant que la corrida est un pur exercice de méchanceté dans lequel des masses irrationnelles se défoulent d’un odieux atavisme contre la bête. En vérité derrière la fiesta il existe toujours un culte délicat et amoureux dont le taureau est le roi. Les taureaux de combat existent parce qu’il y a des corridas et non le contraire. Si elles disparaissent, inévitablement disparaîtront avec elles les élevages de taureaux braves et ceux ci au lieu de poursuivre paisiblement leur existence en ruminant des herbes dans les pâturages tout en chassant les mouches avec leur queue, passeront à la simple inexistence.

Si les abolitionnistes visitaient un élevage ils ne manqueraient pas d’être impressionnés de voir les soins infinis, la vigilance, les efforts démesurés – pour ne pas parler du coût matériel – que suppose le fait d’élever un taureau de lidia, depuis qu’il est dans le ventre de sa mère jusqu’à son entrée dans l’arène, et de la liberté et des privilèges dont il jouit.  Pour cette raison et bien qu’à certains cela semble paradoxal, seuls dans des pays taurins comme l’Espagne, le Mexique, la Colombie, le Portugal… on aime les taureaux avec passion. C’est pourquoi existent ces élevages qui constituent, avec des nuances tenant à la tradition et aux coutumes locales,  toute une culture  qui a su créer et cultiver avec des soins inouïs et un amour très noble, une variété d’animaux sans laquelle une partie très substantielle des œuvres de Garcia Lorca, Hemingway, Goya, Picasso – pour ne citer que ces quatre dans la longue cohorte des artistes de tous genres pour qui la fiesta a été une source maîtresse d’inspiration et de création –  resteraient singulièrement appauvries !

La violence qui peut provenir de raisons esthétiques et artistiques est-elle plus grave en terme de morale que celle qui procède de la simple satisfaction du ventre ? Je me le demande après avoir lu l’impressionnant article de Albert Boadella (ABC, 18-04-04) qui dénonce  l’hypocrisie de ceux qui horrifiés par les cruautés taurines  demandent que l’on ferme les arènes, tout en s’empiffrant de succulentes saucisses catalanes… ! Que requiert aujourd’hui l’élaboration de cette exquise delicatessen méditerranéenne ? Rien de moins que dix millions de porcs qui vivent « toute leur existence sur à peine deux mètres carrés tandis qu’ils tentent en permanence de garder leurs pattes en équilibre sur des grilles destinées à évacuer leurs excréments. Leur unique mouvement possible se réduit à incliner légèrement la tête pour manger. Le transport à l’abattoir s’effectue dans des conditions identiques.. ». C’est ainsi que les porcs sont brutalement torturés pour satisfaire le caprice gustatif des humains !

Il n’y a pratiquement aucun animal domestique qui à seule fin d’augmenter l’appétit et le plaisir de l’homme ne soit soumis, sans que cela dérange personne, à toute une série de supplices et d’atrocités, depuis le gavage des oies pour produire le savoureux foie gras, en passant par les langoustes et autres crevettes qui sont jetées vivantes dans l’eau bouillante et dont le spasme agonique est censé apporter un  plus à la chair, en passant par les crabes à qui l’on arrache une pince à la naissance afin que l’autre s’hypertrophie offrant plus de matière au gourmet !

Et que dire de la chasse et de la pêche, sports aussi répandus que prestigieux sur les cinq continents ? Il est vrai que dans les pays anglo saxons, et tout spécialement en Angleterre, on observe des campagnes périodiques contre la chasse au renard, animal qui est massacré par milliers chaque saison, dès l’ouverture, pour le simple plaisir du chasseur de tuer par balles un animal dont la viande n’est pas comestible et dont la peau n’est pas employée. Il est vrai aussi que si sa reproduction n’était pas contenue à l’intérieur de certaines limites cela entraînerait une véritable catastrophe écologique.  Quant à la pêche, cette activité n’a jusqu’à présent que je sache, jamais mobilisé contre elle les militants du Front de Défense Animal, à l’exception de la chasse à la baleine. Je recommande aux amateurs de littérature sadique –et particulièrement à ceux qui s’adonnent au sadisme- l’article ou Louis Marie Anson (« La pêche récréative et les corridas de taureaux »  publié par la Fondation Wellington, avril 2004) décrit par le détail la pêche au brochet dans une rivière qui dévale entre les montagnes suisses.

Bien que cela soit silencieux et non sanglant l’opération est d’un tel raffinement dans l’exercice de la cruauté, que cela donne la chair de poule, surtout à la fin de la longue agonie, lorsque le poisson le palais détruit par le hameçon à triple pointes, meurt asphyxié, les yeux exorbités et surpris avec des coups de queue qui se terminent au ralenti !

Le malheur des uns ferait-il le bonheur des autres ? Je ne suis pas en train de démontrer quoi que ce soit avec ces exemples, qu’on pourrait d’ailleurs multiplier à l’infini,  si ce n’est que s’il est question de mettre un point final à la violence que les êtres humains infligent au monde animal pour se nourrir se vêtir, se divertir, idéal parfaitement légitime, sans aucun doute sain et généreux, mais non sans lourdes conséquences, alors il faut le faire de manière définitive, intégrale sans aucune exception, en renonçant à la fois aux taureaux et aux zoos, et bien entendu aux plaisirs gastronomiques pour les amateurs de viande, aux peaux, pièces de vêtements, ustensiles ou objets de cuir de peau ou de poils, et jusqu’aux campagnes d’éradication de certaines espèces d’insectes et autres nuisibles. (ce n’est pas de sa faute si la femelle de l’anophèle transmet le paludisme, le rat la peste bubonique, et la chauve souris la rage ? Exterminerait-on les humains porteurs du sida de la syphilis ou du sras ?) de façon que le monde parvienne à cette perfection utopique ou les hommes et les animaux jouiraient des mêmes droits et privilèges !

Bien qu’il soit clair qu’ils n’aient pas les mêmes devoirs, car personne n’ira essayer de faire comprendre à un tigre affamé ou à un serpent de mauvaise humeur qu’il est interdit par la morale et par les lois de manger un bipède ou de le foudroyer par une morsure. Tant que cette utopie ne se matérialise pas je continuerai à défendre les courses de taureaux pour belles et émotionnantes qu’elles peuvent être, sans bien entendu, chercher à attirer à elles ceux que cela ennuie ou que le sang et la violence qu’elles représentent répugnent. A moi aussi cela me déplait car je suis une personne tout à fait pacifique. Je pense que c’est la même chose pour la plupart des aficionados.

Ce qui nous émeut et nous charme lors d’une belle corrida, c’est justement que la fascinante combinaison de grâce, de savoir, d’intrépidité et d’inspiration d’un torero et la bravoure, la noblesse et l’élégance d’un « toro bravo » parviennent à éclipser lors d’une bonne faena, avec cette mystérieuse complicité qui les unit, la douleur et le danger qu’ils portent, aboutissant à des images qui participent en même temps de l’intensité de la musique et du mouvement de la danse, de la plastique picturale de l’art, de la profondeur éphémère d’un spectacle théâtral, quelque chose qui tient du rite et de l’improvisation et qui se charge un moment donné de religiosité de mythe et d’un symbolisme qui représente la condition humaine, ce mystère qui est celui de notre vie qui n’existe qu’en raison de sa contre partie qui est la mort.

Les « corridas de toros » nous rappellent dans le sortilège ou elles nous entraînent certains soirs, la précarité de l’existence et comment du fait de cette fragilité et de la brièveté naturelle qui est la sienne elle peut être merveilleuse.

(Trad. Sabio in penadesvolcans.fr)