Discours d’Alberto López Simón à Madrid le 25/02/2016 lors de la remise du VIIIème Prix Taurin décerné par le quotidien ABC

Depuis que j’ai librement choisi de consacrer ma vie à cet animal, j’ai vécu beaucoup de choses qui me font être celui que je suis aujourd’hui. J’en suis arrivé à toucher le fond pour me retrouver avec moi-même et je suis parvenu à m’en sortir grâce à l’aide de ceux qui ont toujours été présents. Aujourd’hui je peux dire que je me sens chanceux. Chanceux de partager cette soirée avec vous tous, d’être entouré des gens qui m’aiment et d’être en train, pas à pas, de faire que mon rêve devienne réalité. Le rêve de cet enfant qui essayait de comprendre l’énigme que renfermait la tauromachie, assis près de son grand-père, devant le téléviseur.

Je ne pourrai jamais rendre suffisamment au toro tout ce qu’il m’a apporté. Grâce à lui, j’ai pu canaliser ce que je porte en moi. A chaque corrida où j’ai fait le «  paseo », à ses côtés, je suis parvenu à m’exprimer, à rêver et à imaginer, en me sentant profondément libre. Chacune de ses charges est un don du ciel, chaque après-midi où nous nous regardons dans les yeux est un rêve et vivre par et pour lui un énorme privilège. Il n’existe probablement aucun autre animal plus vénéré, admiré et respecté que le toro brave.

J’ai contemplé les verts hectares où il est élevé. Les prés où il pâture, les ruisseaux où il boit et les arbres magnifiques qui l’ abritent. J’ai vu le beau coucher de soleil et son élégante palette de couleurs tomber sur le « campo bravo », avec lui en fond. Imposant, comme un défi.

J’ai vu le toro bravo en liberté, sa majestueuse silhouette enveloppée dans la fraîcheur de la nature, et j’ai aussi connu des familles qui ont hypothéqué leur vie pour lui. Des aficionados dont la vie n’aurait de sens s’il n’existait pas.

Je l’ai vu lutter pour sa vie, depuis sa naissance jusqu’à ce qu’il meure. Du début à la fin et jusqu’au dernier souffle. Sans répit. En te concédant tout et sans rien te concéder à la fois.

Pour tout cela, je me sens un privilégié.

Le toro brave fait partie de notre vie et nous donne tout ce que nous sommes. Aussi bien à moi qu’à mon compagnon, le maestro Juan Ruiz Espartaco. Du moins je le crois. C’est pour moi un honneur de partager ce soir cette reconnaissance avec une telle figure de torero. Comme j’ai toujours essayé de le faire, j’espère continuer à apprendre de personnes comme vous qui ont offert tant de grandeur à la tauromachie.

Comme s’il s’agissait d’une espèce d’inquisition, nous vivons une époque où, le drapeau du progrès à la main, un courant de gens est convaincu, voire, ce qui est plus grave, est disposé à nous imposer l’idée que la seule manière de sauver le toro de combat est d’éviter sa mort dans l’arène. Ces gens semblent oublier que la mort fait partie de la vie, et que l’une sans l’autre n’aurait aucun sens. Ils méconnaissent totalement tout ce qui, dans cette profession, relève de la mystique, de l’amour et de la passion qui existe entre l’homme et l’animal. Ils ne le voient pas naître, ils ne le voient pas grandir et ils ne le voient pas vivre. Ca ne les intéresse d’ailleurs pas. Ils ne savent pas que chaque fois qu’un torero se met devant ce bel animal, il offre rien moins que sa vie.

Et ils ignorent que le simple fait de pouvoir assister à sa mort est un exercice de transparence et d’honnêteté. Aujourd’hui, nous vivons dans une bulle dans laquelle la vérité nous fait peur et où nous préférons faire en sorte d’éviter ce qui nous scandalise. Nous préférons regarder ailleurs devant la souffrance qui existe dans le monde et nous semblons ne vouloir qu’expédier la réalité qui nous entoure dans un obscur abattoir où personne ne la verra ni l’affrontera. Sans yeux humains qui en jugent librement. Nous nous sommes accomodés d’une société installée dans l’hypocrisie. Une société qui a la mort pour tabou.

Comme l’a dit mon ami, le chanteur et maître Joaquín Sabina, le progressisme est un mot qu’ont inventé ceux qui étaient contre les progressistes pour leur taper avec sur la tête. Au jour d’aujourd’hui, nous assistons à une lutte pour vérifier qui est capable d’avancer le plus vite en tentant de plaire au plus grand nombre de personnes possible, mais en laissant dévasté derrière soi tout ce qui ne cadre pas avec son idée du progrès. Sans consulter le citoyen, sans chercher à comprendre ni ressentir quoi que ce soit. Sans laisser une chance à l’art et à ceux qui le voient où ils veulent le voir. Parce que, ne l’oublions pas, sur l’art, rien n’est écrit.

Nous voulons à toute vitesse brûler les étapes, engendrer des tabous inexistants, des conflits d’intérêts et écarter ces personnes qui, en toute liberté, choisissent d’assister à ce qui leur semble opportun.

Aujourd’hui, certains tentent de couper les ailes de la liberté, de ce moineau qui depuis des décades vole haut, mais qui à ce jour titube dangereusement. Alors qu’il nous en a tant coûté de parvenir à le faire voler, il est de notre responsabilité de garantir qu’il continue de le faire. Et c’est bien la seule chose qu’on est en train d’exiger, c’est, comme le dit la chanson, «la liberté sans colère, la liberté ».

S’il est une chose pour laquelle j’aime la tauromachie, c’est parce qu’elle symbolise cette petite fente par laquelle on peut respirer l’air frais de la réalité qui nous définit comme êtres humains. Notre réalité la plus pure, qui n’est autre que celle où nous naissons et nous mourons, nous souffrons, nous saignons, nous nous exposons, nous transigeons, nous nous levons et nous combattons. Nous respirons et nous palpitons. Nous vivons et nous mourons.

La tauromachie nous rappelle qu’aujourd’hui nous sommes des ombres, et que demain nous serons cendres. Elle nous dresse dans l’humilité et nous enseigne des valeurs vitales. Elle nous révèle le chemin du sacrifice et nous indique que sans lui il n’existe ni gloire ni victoire. Elle nous fait communier avec la vérité et être de fidèles croyants de ce qui est différent.

Mais si la tauromachie nous montre quelque chose par-dessus tout, c’est que le mot ART est trop grand pour que quiconque essaie de le limiter.

Les langues anciennes disent que l’art est le propre miroir de l’âme. Elles disent aussi qu’il n’est qu’un mensonge qui se rapproche de notre plus pure vérité. Elles disent qu’il existe un rituel semblable à une danse entre la vie et la mort. Entre la raison et la déraison. Entre l’homme et la bête, entre le courage et l’instinct, entre l’être et le non-être. Elles disent qu’elle ne se compose ni de pas ni de musique, mais de mouvements sincères, de va et viens de pureté, d’enchantement, de bravoure et d’émotion.

On dit que toréer c’est effleurer le ciel de Madrid en flottant dans un nuage de gens qui t’acclament. On dit aussi que c’est l’odeur du cigare, du cheval et de l’horloge qui sonne sept heures du soir. On dit que c’est le sable absorbant le sang répandu, que ce sont des mains se cachant le visage de panique et que ce sont des mouchoirs flottant dans l’air et réclamant la gloire pour un héros.

La pièce en l’air qui trouble la logique, la tête froide, le cœur chaud, le silence, le froid et la peur. La chaleur et le soleil rayonnant. On dit que c’est un paysage vibrant qui murmure et qui condamne entre le délice et la panique.

On dit de cet art que Goya l’a peint, que Dalí l’a dessiné, que Machado l’a poétisé, que Sabina l’a mis en musique, que Vargas Llosa l’a défendu, que cigare à la main Ernest Hemingway y a assisté et que Pablo Picasso l’a représenté dans un tableau.

Dans une des tentatives les plus réussies de décrire la tauromachie, Lorca a écrit que c’est probablement la richesse poétique et vitale de l’Espagne et qu’il n’existait pas au monde de fête plus cultivée. Le maître Federico García Lorca, fusillé, c’est sûr, par ceux avec qui on s’acharne toujours à nous associer.

On dit que quand tu t’habilles en torero et que tu sens la piste sous tes pieds, tu te sens grand. Qu’aidé d’un chiffon rouge tu peux domestiquer un fauve. Que tu vis durant un moment avec l’abîme à l’infime distance d’un faux pas et avec la gloire au relatif trajet du hasard, du courage et du talent.

Dans une tentative pour définir le fait de toréer, les langues anciennes disent que c’est une danse macabrement sensuelle, énigmatiquement magique et superbement admirable. Elles disent que c’est un art, par chance ou par malheur, crypté dans une langue seulement compréhensible par un petit nombre.

Merci beaucoup et bonne soirée. »